JANVIER 1984-JANVIER 2014 : il y a 30 ans, disparaissait Idriss MISKINE

Janvier 1984, j’étais au lycée de Sarh. Notre professeur d’histoire-géo fait son entrée dans la classe. Habituellement jovial, il a adopté ce jour-là un air bizarre et triste. Avant de commencer son cours, il nous annonce d’un air renfrogné, la nouvelle de la mort du ministre des affaires étrangères, Idriss Miskine. Quelques élèves ont pouffé de rire. Ces élèves pensaient qu’après tout, ce n’est que la mort d’un élément des FAN, connus pour leur brutalité et leur gâchette facile. Mais le professeur n’a pas tardé à rappeler ses élèves à l’ordre et au bon sens. « Idriss Miskine est mort et vous riez ? Vous devez plutôt pleurer ! » vocifère le professeur. La classe redevient subitement silencieuse. Il n’y avait que le professeur qui parlait. Il a expliqué longuement que la mort du ministre des affaires étrangères allait plonger le pays dans une situation inédite. Dans la classe, personne ne le croyait. De l’avis de notre professeur, Idriss Miskine était la seule personnalité politique de l’époque, capable d’influer positivement sur la politique intérieure du Tchad, face à un Hissein Habré. Miskine était seul capable de réconcilier le sud avec le nord, après la guerre civile nord-sud imposée par Hissein Habré, et qui a déchiré le Tchad. Toujours selon notre prof, Habré aurait décidé d’éliminer son ministre des affaires étrangères pour avoir les main libre pour agir et sévir. « Il est inconcevable qu’un Ministre des Affaires étrangères meure d’un accès palustre », disait-il. « C’est un assassinat » ! Vision prophétique peut-être ? Neuf mois seulement après la mort d’Idriss Miskine, fut organisées les tueries massives appelées « Septembre Noir » à Sarh. De l’avis de beaucoup d’experts, ni »Septembre Noir » ni autres tueries et répressions massives sous Habré n’auraient jamais eu lieu si Idriss Miskine était en vie. La réconciliation de tous les fils du Tchad lui tenait à coeur.

Mais qui était Idriss Miskine ?
Natif du Guéra, Idriss Miskine était fonctionnaire de l’Etat tchadien avant la guerre civile d’Hissein Habré en 1979. Il a travaillé un peu partout au Tchad. Il a été agent de la STEE à Moundou. Partout où il passait, il était très apprécié pour sa sa probité. Avec l’éclatement du Tchad, en tendance politico-militaire, il a choisi, pour son grand malheur, de regagner le rangs des FAN d’Hissein Habré dont il était devenu le bras droit. En juin 1982, quand Hissein Habré est devenu président à la suite d’une guérilla, il a nommé Idriss Miskine Ministre des affaires étrangères. En janvier 1984, soit un an et demi plus tard, le Ministre des affaires étrangère meurt subitement d’un « accès palustre« , selon la version fournie par le gouvernement. Sa famille n’a même pas eu le temps d’organiser son deuil que son corps a été précipitamment enterré.
Les différentes versions dans les circonstances troubles de cette mort étaient nombreuses. La plus récurrente était la suivante : Idriss Miskine serait à l’époque, très apprécié dans la classe politique française qui voyait en lui, l’homme qu’il faut à la tête du Tchad en remplacement d’un Hissein Habré insaisissable. On lui aurait proposé d’organiser un coup d’Etat soutenu par la France contre Hissein Habré. Poussé par sa probité, Idriss Miskine serait venu faire part à Hissein Habré, de la proposition des Français. C’est ainsi qu’Hissein Habré aurait pris la décision de l’éliminer. Idriss Miskine serait mort empoisonné. Ce serait pour masquer cette mort suspecte que son corps a été enseveli précipitamment.
Après sa mort, les ressortissants du Guéra ont exprimé leur mécontentement. Logique. Ils ont subi une série de persécutions : arrestations et exécutions sommaires massives se sont succédé. Une rébellion armée a même vu le jour suite à ces événements liés à la mort d’Idriss Miskine. Cette rébellion a fini par devenir une composante non négligeable du MPS pour venir à bout du régime criminel d’Hissein Habré.
Trente ans après sa mort, Idriss Miskine est presque tombé dans l’oubli. Il n’a pas eu le temps d’inscrire son nom dans l’histoire politique du Tchad, d’une marque indélébile. Il a été assassiné très tôt par Hissein Habré. Espérons qu’avec le procès imminent du criminel, on reparlera de cet honnête homme . En effet, Idriss Miskine figure en tête sur la longue liste des 40 000 morts qu’Hissein Habré porte sur sa conscience. Pensons à lui tout le long de ce mois-anniversaire de sa mort tragique sous le régime criminel et avilissant d’Hissein Habré.

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1 commentaire

  1. Ahmat

    Idriss Miskine était sans l’ombre d’un doute un homme aux qualités morales et humaines exceptionnelles. Il fait partie des rares personnalités épargnées par les critiques et dont la réputation reste intacte plusieurs décennies après sa mort. Dommage que son nom ne soit porté que par une ruelle de la capitale pendant que des grandes artères sont baptisées aux noms d’illustres inconnus.