Le bombardement par un Pilatus au Darfour n’était pas une opération isolée – Le Temps

POLEMIQUE. Après la diffusion d’une photo par la télévision alémanique d’un PC-7 tchadien armé, les Verts vont déposer une initiative parlementaire pour demander que les avions d’entraînement soient soumis à la loi sur le matériel de guerre.

Rebondissement dans l’affaire de l’avion Pilatus tchadien qui aurait bombardé le 7 janvier un camp de rebelles situé au Soudan, dans la région du Darfour. Mardi soir, le magazine de la TV alémanique 10 vor 10 a diffusé une photo montrant un Pilatus PC-7 tchadien armé de nacelles de canons de 20 mm.

«Nous ne savions pas cela jusqu’à maintenant», a réagi la porte-parole du Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco), interrogée pendant l’émission. Le Seco est chargé du contrôle de l’exportation de ces avions. Même ignorance chez Pilatus, par la voix d’Oscar Schwenk, président du conseil d’administration, également interrogé par 10 vor 10. Celui-ci a ajouté qu’il disposait d’un document signé par le gouvernement tchadien, certifiant que ces avions ne seraient utilisés que pour l’entraînement.

Pourtant, l’information sur leur armement est connue aussi bien à Berne qu’à Stans depuis 1985: nous avions obtenu d’officiels français la confirmation, publiée dans Le Matin, que les deux PC-7 livrés à la France avaient été revendus au Tchad après avoir suivi une campagne d’essais en France pour l’installation d’armements. Pilatus avait démenti avoir commandé et financé ces essais, mais admis être au courant des essais et de la revente. Les armes en question étaient des nacelles pour canons de 20 mm NC-621 fabriquées par la société française GIAT. Un de ces avions a été détruit par la suite.

Depuis, un PC-9 a été livré au Tchad par Pilatus en 2006. Un PC-7 supplémentaire, immatriculé au Tchad TT-AAX, a été obtenu d’occasion la même année, via les Etats-Unis, et peut-être un deuxième.

Formellement, l’exportation de ces avions ne pose pas de problème aux yeux de la loi, les Pilatus d’entraînement n’étant pas soumis à la loi sur le matériel de guerre, mais à celle sur «le contrôle des biens utilisables à des fins civiles et militaires et des biens militaires spécifiques». Mais leur utilisation dans des combats et des bombardements au Tchad et au Soudan voisin pose un tout autre problème, même si l’armement n’a pas été installé en Suisse.

Et les témoignages se multiplient depuis une semaine. Joint par téléphone hier sur place, un témoin de toute confiance et impartial a vu, à plusieurs reprises, un Pilatus décoller d’Abéché équipé de petites bombes, et revenir sans son chargement. De tels vols ont notamment eu lieu le 28 décembre et le 1er janvier, alors que des combats faisaient rage entre armée régulière et rebelles à la frontière soudano-tchadienne. Plus engagé mais précis, le porte-parole du Mouvement démocratique pour la justice au Tchad, Ousmane Hissein, évoque des engagements très réguliers et cite les dates des 13 et 23 décembre et du 9 janvier, parlant pour sa part de bombes à fragmentation. Il demande à la Suisse de reprendre ces avions, vu la rupture de l’engagement de ne les utiliser que pour l’entraînement.

Le Seco et le Département des affaires étrangères ont réaffirmé qu’ils enquêtaient conjointement sur ce dossier, et un porte-parole du DFAE a affirmé que la Suisse allait, dans les prochains jours, demander officiellement aux autorités tchadiennes de lui fournir des informations concrètes.

Cela ne suffira évidemment pas à satisfaire les opposants aux exportations d’avions Pilatus: les Verts ont annoncé qu’ils allaient demander par une initiative parlementaire que les Pilatus d’entraînement soient soumis à la loi fédérale sur le matériel de guerre. A plus long terme, ils estiment que la seule solution pour éviter tout abus est d’interdire totalement l’exportation de matériel de guerre, comme le demande l’initiative du Groupement pour une Suisse sans armée (GSsA), que les Verts soutiennent. Enfin, comme mesure d’urgence absolue, ils demandent un arrêt immédiat de tout bien pouvant être utilisé comme matériel de guerre vers le Tchad et la région, pour y faire diminuer la violence. Le GSsA demande pour sa part une transparence absolue et des explications sur la présence, l’an dernier, selon eux, de mécaniciens de Pilatus et de pilotes suisses au Tchad.

Depuis que l’«affaire Pilatus» a été lancée en 1978 dans l’hebdomadaire de gauche Tout Va Bien-Hebdo, des témoignages sur l’engagement armé de PC-7 ou de PC-9 ont été apportés sur tous les conflits larvés ou ouverts (comme la guerre Iran-Irak), sans que cela soit considéré comme des preuves formelles. Très vite, des photos d’avions armés sont apparues, provenant de Birmanie en premier lieu. Depuis, l’armement des avions Pilatus pour l’attaque au sol est avéré par un nombre croissant de photos, comme le montre l’échantillon que nous publions ici, en provenance de forums spécialisés sur Internet.

Ariel Herbez, Collaboration: Sylvain Besson, Paris


Commentaires sur facebook