TCHAD: Verdicts mitigés sur la nouvelle méthode de coordination des secours – Irin

Cette question date presque de la naissance de l’industrie humanitaire elle-même : comment éviter les gaspillages et l’inefficacité lorsque des dizaines d’organisations humanitaires travaillent côte à côte dans un contexte d’urgence en évolution rapide ?

Il y a deux ans, le Comité permanent inter-organisations, principal organe décisionnel en matière de politiques humanitaires, a approuvé la méthode des regroupements, la réponse des Nations Unies à ce problème.

Selon cette approche, les organisations de secours d’urgence ont été divisées en 11 secteurs : alimentation, hébergement, eau, protection, assainissement… Depuis que ces regroupements ont été introduits au Tchad il y a six mois, les opérations de secours colossales, menées dans le pays permettent de mettre cette nouvelle méthode à l’épreuve du terrain, un processus essentiel.

Une dizaine d’agences des Nations Unies et plus de 50 organisations non-gouvernementales (ONG) des quatre coins de la planète travaillent sur le terrain, dans le cadre d’une gigantesque opération de secours, pour apporter de l’aide à 285 000 réfugiés installés dans 16 camps du sud et de l’est de ce vaste pays, ainsi qu’à 180 000 déplacés tchadiens, piégés au beau milieu des affrontements intercommunautaires et d’une rébellion armée complexe contre le gouvernement.

Ajoutant à la pression qui pèse déjà sur les organisations humanitaires présentes au Tchad, tenues de faire preuve d’une efficacité optimale, les bailleurs ont injecté près de 300 millions de dollars, sur la somme commune demandée en 2007 par les organisations humanitaires pour financer l’alimentation, le matériel d’hébergement, l’eau, l’éducation et les services sanitaires de base.

L’appel de fonds en faveur du Tchad pour l’année 2007 a été satisfait à 97 pour cent, soit davantage que tout autre appel de fonds lancé par les Nations Unies cette année-là.

Satisfaction de la direction

Selon Kingsley Amaning, Coordinateur résident et Coordinateur humanitaire des Nations Unies, et plus haut responsable humanitaire du pays, face aux fonds qui affluent et à la pression exercée par les bailleurs, la méthode des regroupements l’aide, car il sait à qui demander des comptes en cas de problème.

« Cette nouvelle méthode marque un changement car elle permet de désigner une organisation humanitaire comme « chef de groupe » dans chaque secteur », a-t-il expliqué. « Avant, quand il y avait des problèmes, personne n’était responsable. Maintenant, quand quelqu’un se plaint, je peux lui dire « parlez-en au chef de groupe » ; ce sont eux qui sont responsables ».

D’après Eliane Duthoit, qui dirige le Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA) au Tchad, ces réformes ont permis d’officialiser des projets auparavant ad hoc ou déstructurés.

« Avant, j’avais toujours l’impression que les gens n’étaient pas obligés d’envisager leurs opérations dans le cadre d’une structure globale pour l’ensemble du secteur, et de s’y tenir », a-t-elle déclaré.

« Aujourd’hui, les regroupements les engagent davantage. Si vous travaillez dans un secteur et que vous voulez obtenir des fonds pour financer vos opérations, vous devez participer à la conception de la stratégie ; vous faites alors partie de la stratégie et vous devez l’appliquer ».

Enthousiasme des équipes techniques

Les équipes techniques se montrent elles aussi particulièrement enthousiastes à l’égard de cette méthode structurée.

Un niveau en dessous dans la chaîne de commandement des organisations humanitaires, les responsables techniques qui opèrent à Abéché, centre opérationnel de l’est reculé du pays, situé près de la plupart des camps de réfugiés et de déplacés du pays, expriment eux aussi leur satisfaction.

« Je ne pense pas que personne puisse nier que la coopération entre les coordinateurs techniques s’est améliorée », a estimé Nicolas Palanque, directeur des opérations nationales de CARE International au Tchad.

Les coordinateurs techniques d’Abéché ont dit avoir aujourd’hui plus de facilité à déterminer lequel d’entre eux est mieux en mesure de fournir un service donné et à se mettre d’accord sur l’adaptation des normes internationales d’aide aux conditions du terrain.

Dans l’est du Tchad, notamment, il n’est pas possible d’appliquer la norme internationale fixée sur le nombre de litres d’eau dont une personne doit disposer chaque jour (norme Sphère) ; les organisations humanitaires ont donc dû se mettre d’accord entre elles pour établir une nouvelle norme et assurer ainsi la cohérence de leur prestation dans l’ensemble de la région.

« Les organisations qui font partie du regroupement eau et assainissement ont reconnu ce problème et accepté d’adapter les normes aux contraintes locales », a expliqué Thomas Merkelbach, directeur du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) au Tchad.

Une méthode ascendante ?

En revanche, la nouvelle méthode remporte moins l’unanimité pour son impact direct sur le terrain et parmi les ONG chargées d’apporter l’aide coordonnée par les Nations Unies.

Jef Imans, qui dirige l’International Rescue Committee (IRC) au Tchad, fait partie des critiques les plus directs de cette approche.

Pour M. Imans, la méthode des regroupements est « avant tout une question politique et financière », et les regroupements n’ont pas toujours eu un impact positif sur les opérations.

« Personnellement, je ne sais toujours pas vraiment quelle est la différence pratique entre ce nouveau système des regroupements et l’ancien système », a-t-il affirmé.

En outre, un grand nombre des responsables d’ONG avec lesquels IRIN s’est entretenu envisageaient avec défiance le rôle central joué par les Nations Unies dans ce processus.

« En fait, c’est un outil des Nations Unies », a admis M. Palanque de CARE, malgré son enthousiasme pour les améliorations techniques susmentionnées.
« Ce n’est certainement pas un processus qui fonctionne de manière ascendante », a convenu Christophe Droeven, qui dirige les Services de secours catholique (CRS) au Tchad.

Réunionite aiguë 

L’une des critiques les plus fréquemment formulées à l’encontre de la méthode des regroupements repose sur le fait qu’elle ne fait qu’ajouter à la somme de travail des organisations en les contraignant à assister à des réunions toujours plus nombreuses, au lieu de se concentrer sur l’aspect pratique de l’aide humanitaire : apporter de l’aide aux populations sur le terrain.

« C’est beaucoup de travail et d’énergie dépensée », a estimé M. Merkelbach du CICR.

« En situation d’urgence, le CICR est présent sur tous les fronts, ce qui fait que nous devons assister à presque toutes les réunions. Au bout du compte, il faut décider : est-ce mieux d’assister à la réunion ou de faire notre travail ? »

Le rôle de meneur joué par les Nations Unies au cours de ces réunions est également perçu par certaines ONG comme une tentative, pour l’organisation, de surveiller leur travail. « Ces regroupements ne sont rien de plus qu’un moyen pour les Nations Unies de nous contrôler », a déclaré un employé d’Action contre la faim (ACF) au Tchad.

ACF avait d’ailleurs prévenu, dans un document sur sa politique, publié en 2005, que les efforts de coordination « ne devraient en aucune circonstance impliquer la subordination ».

Leadership


Pour Sune Gudnitz, conseiller des bureaux d’OCHA Genève qui participe au déploiement mondial de la méthode des regroupements, malgré les difficultés initiales des travailleurs humanitaires au Tchad et dans d’autres pays, cette nouvelle approche permet à terme d’améliorer l’efficacité du système humanitaire.

« Il reste beaucoup à faire, mais les mentalités évoluent sur le terrain, même chez les plus irréductibles », a-t-il déclaré. « Les gens reconnaissent que cette approche comporte certains avantages et qu’ils peuvent en faire plus et sauver plus de vies avec la même somme d’argent ».

« Les gens reconnaissent que cette approche comporte certains avantages et qu’ils peuvent en faire plus et sauver plus de vies avec la même somme d’argent »
Selon M. Gudnitz, les problèmes évoqués au Tchad pourraient être résolus si l’on s’attachait davantage à informer les travailleurs humanitaires et les employés des Nations Unies présents dans le pays sur ce qu’est la méthode des regroupements et plus précisément, sur la façon dont elle fonctionne.

En fin de compte, a-t-il expliqué, il incombe au Coordinateur humanitaire de diriger la mise en œuvre de cette méthode, puis de superviser la manière dont les organisations opèrent et d’intervenir si besoin.

« Un coordinateur humanitaire efficace participe aux débats. C’est quelqu’un qui peut prendre en considération les points de vue de diverses organisations, si celles-ci ont des problèmes au sein des regroupements », a-t-il poursuivi, notant néanmoins que cela ne devait pas empêcher les organisations de se doter de dirigeants compétents et professionnels.

« L’amélioration de nos méthodes de travail demande un effort collectif ; elle ne doit pas dépendre uniquement du Coordinateur humanitaire », a-t-il estimé.

Une meilleure approche ?

Pour M. Gudnitz, le ressentiment des ONG envers les Nations Unies est le signe que le personnel onusien doit s’efforcer davantage de faciliter le processus décisionnel, sans pour autant imposer de décisions.

« Ils [les employés des Nations Unies] doivent tourner la page sur cette époque malheureuse où les Nations Unies dictaient aux ONG ce qu’il fallait faire. Aujourd’hui, ils doivent s’asseoir avec elles [autour d’une table et débattre] comme des partenaires égaux », a-t-il observé.

En outre, les regroupements ne devraient pas donner lieu à davantage de réunions, a-t-il ajouté. « La méthode des regroupements ne devrait pas déboucher sur une réunionite ; au contraire, elle devrait permettre d’assurer que les réunions soient plus efficaces ».

Un trop grand nombre de réunions augmente le risque de perdre des partenaires, surtout les petites ONG, qui n’ont pas les ressources nécessaires pour assister à toutes ces réunions et qui finissent pas renoncer à faire partie du processus, a-t-il averti.

« Les chefs de groupe doivent rationaliser les réunions déjà prévues et s’assurer qu’elles vont au-delà du partage des informations et sont axées sur les problèmes stratégiques et les décisions à prendre, pour que ces réunions en vaillent vraiment la peine ».

Si les pronostics sont mitigés au Tchad, même les travailleurs humanitaires les plus sceptiques qui opèrent dans le pays se sont dits prêts à poursuivre leurs efforts de collaboration. « Pour l’instant, nous n’avons pas trouvé de meilleure manière de travailler », a affirmé M. Palanque de CARE.

« Au moins, cela a permis aux groupes humanitaires d’avoir accès aux fonds d’urgence qu’ils n’auraient pas pu obtenir seuls », a reconnu M. Merkelbach, du CICR


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