Réaction à la vidéo « Victimes et bourreaux oubliés du procès Habré »

C’est une excellente vidéo, à équidistance (du point de vue du droit) entre les victimes et les bourreaux.

Néanmoins on pourrait noter, comme d’ailleurs le confirme le reportage que les investigations étaient plus ou moins biaisées voire même bâclées dans certaines régions, de même on avait complètement ignoré le rôle combien primordiale joué par certains responsables militaires dans les provinces, qui avaient perpétré des actes de génocide à grande échelle.

Heureusement ce reportage lève le voile sur un aspect essentiel dont l’objet fondamental est le procès d’un système et non d’un individu, or on a malheureusement constaté avec effroi qu’on tend vers une banalisation de ce procès en faisant dévier tous les regards vers un seul individu avec des actes commis uniquement dans la Capitale et avec des témoins dont la voix est presque inaudible.

Comme souligne aussi le reportage, les actes de répression massive s’étaient déroulés en deux étapes. Ces actes étaient conçus et planifiés par toute une structure systémique qui visait des régions et des communautés spécifiques et avec des exécutants bien structurés horizontalement et verticalement.

La 1ère étape concerne la période du 1982 à 1988. En cette période de régime FAN-Unir, la coalition gorano-zaghawa et leurs supplétifs avaient sévi dans toutes les régions du centre, du centre-est et du sud. Leurs cibles étaient d’abord la communauté arabe toute sensibilité tribale comprise, la communauté du Ouaddaï puis celles du sud et enfin, plus tard, celle du Guerra. Il faut souligner ici sans en exagérer, qu’à cette époque, le système a mis tous les outils de répression pour anéantir complètement l’élément arabe du Tchad ; celui-ci a eu tort de crier sa spécificité identitaire et surtout sa collusion avec l’ennemi libyen ; des familles entières avaient été décimées, d’autres, par milliers avaient émigré vers le Niger, vers le Darfour et même jusqu’au sud de la Tunisie. Beaucoup s’y étaient établis définitivement. Avec le MPS, les arabes sont de retour dans leurs terroirs habituels et cohabitent dans un voisinage gênant avec les bourreaux d’hier. Les mêmes actes de barbarie gratuite s’étaient déroulés au Guerra (sous Habré et sous Deby), à Ati, etc. Ainsi donc chaque région, chaque communauté, a eu à un moment donné son septembre noir et le coauteur de ces septembres s’appelle Idris Deby, Commandant en Chef et Commandant de toutes les opérations de 1980 à 1986. Combien y a-t-il eu des prisonniers dans tous les combats contre le GUNT pendant cette période. C’est extrêmement édifiant la responsabilité individuelle de Deby. Le vrai septembre noire a eu lieu au sud où on s’était vraiment amusé comme dans un jeu banal avec la vie des citoyens. Le cas le plus frappant était le massacre de la ferme de Deli à une quinzaine de KM au nord-ouest de Moundou. Ce jour de 1985, on avait rassemblé des éléments des Codos ralliés pour être reversés dans les FANT. Le ComChef Idriss Deby, venu spécialement de N’djaména pour cette cérémonie, était attendu vers 10h ; à la surprise générale ce sont les éléments de la zone militaire et ceux de la compagnie de la gendarmerie qui débarquent et ouvrent le feu sur les éléments rassemblés !

De ce qui précède le procès de Habré doit obligatoirement être du point de vue de droit celui d’un système où les intervenants dans la répression à quel niveau qu’ils se trouvaient devraient répondre de leurs actes. Dans cette optique, Mr Idriss Deby est l’un des principaux artisans en tant que Commandant en Chef de toutes les Forces de défense et de sécurité dont la gendarmerie à l’époque. Non seulement il recevait des ordres à la verticale du Président mais il ordonnait aussi horizontalement à son niveau à tous les responsables militaires des régions.

Pour faire la lumière sur cette période et comme répétait à juste titre le reporter, les différentes commissions devraient s’intéresser aux témoignages des régions où des rares rescapés qui continuent à écumer leur rage face à la comédie qui se joue selon eux loin de la réalité. Leurs bourreaux sont toujours là, bien lotis et ne cessent de les narguer avec des responsabilités encore plus élevées au niveau de l’Etat.

Deuxième phase de la répression, 1988-1990 : à la réponse à l’insurrection de Cdt Djamouss et de Colonel Deby, il en est suivi une répression féroce, sans commune mesure au Nord-Est du Tchad. Les vrais auteurs de ces crimes, étaient généralement des militaires appartenant majoritairement à l’ethnie du Président, responsables des différentes unités dans cette région du pays, appuyés par les éléments de BSIR, le bras armé de la DDS. Par message, ils avaient eu l’ordre d’arrêter tous les éléments Béri sans distinction dans leurs unités respectives ; ce fut donc des rafles sans discernement suivis des actions incompréhensibles et inconsidérés de zèle; c’est le cas du com sous zone d’ATI, qui avait arrêté et exécuté une quinzaine d’éléments qui étaient avec lui. C’est le cas aussi du Com/zone de Sarh qui avait fait arrêter de son chef et exécuter les principaux officiers Béri de sa zone militaire ; idem pour le com zone du Tibesti qui a arrêté et exécuté tous les éléments, une vingtaine environ, qui se trouvaient avec le com/sous- zone. Ainsi, en appui aux éléments de la DDS, les responsables militaires avaient participé activement aux arrestations et aux liquidations des Béri qui étaient souvent sous leur autorité. Dans certains cas, on profite pour se débarrasser d’un individu avec qui on ne s’entendait pas trop. (Pour tous ces cas précités, les victimes sont connues nominativement et listées, quant aux bourreaux , la plupart sont encore en vie et mènent une vie descente auprès de Deby.)

Des cas similaires s’étaient passés dans tous le Tchad et chez tous les différents groupes ethniques. Ce qui est assez drôle, est que les ressortissants d’une région ne sont presque pas au courant de la répression en cours ou qui a eu lieu dans la région voisin. Qui est au courant que les Daza du Bahr El Ghazal étaient aussi victimes de la répression si ce n’était raconté dans un livre récent écrit par un compatriote de la région : « le camion à la bâche jaune.» les bourreaux les plus zélés furent les commandants des opérations (com OPS) dans les différentes régions et en particulier dans le pays Béri. Ceux-là ont commis des crimes contre l’humanité, auteurs des crimes en masses et de nettoyage ethnique systématique. Conscients de leurs méfaits, ces responsables avaient fui pour se mettre à l’abri de la vindicte des parents des victimes ; contre toute attente le nouveau pouvoir les avait suppliés de regagner leur corps et depuis ils n’ont jamais été inquiétés par aucune autorité, au contraire, tous avaient été responsabilisés, promus aux grades supérieurs, et le comble, jusqu’aujourd’hui ils conservent les centaines des chameaux et des moutons (darforiens) qu’ils ont arrachés de leurs propriétaires dans le pays Béri. Par contre, les rares Béris qui avaient servi le régime Habré comme agent de DDS, étaient d’abord arrêtés par la DDS dès les premières heures du départ de Djamous et Deby, les rescapés étaient pourchassés et traqués par le pouvoir MPS. Quelques-uns d’entre eux avaient fini leur jour dans une errance indescriptible entre la RCA et le Cameroun et les plus heureux se retrouvent jusqu’à ces jours au Soudan en se cachant encore des regards revanchards.

A ce stade, il faut souligner et insister, dans la fougue généralisée de finir avec l’élément de telle ou telle région, heureusement il y avait eu beaucoup d’officiers et d’hommes politiques qui avaient pris leur distance par rapport à cette politique de terre brûlée. Pour le cas de Béri, par exemple le premier à avoir pris publiquement position contre cette répression aveugle était le Cdt Hissene Hamita qui, paradoxalement n’a jamais eu les faveurs de Deby. Le défunt Ahmed Gourou qui était le tout puissant commandant de la SP avait beaucoup pesé de son poids pour limiter les dégâts.

De même dans les provinces beaucoup des responsables militaires-y compris des agents de la DDS avaient couvert leurs collègues Béri.

La vidéo a raison de dire, il faut nuancer la responsabilité personnelle de Habré, néanmoins, en tant que président de la république, il est moralement, politiquement et pénalement responsable. Le système politique mis en place est propre à Habré, il l’avait créé, mis les hommes à lui, donné des instructions, des orientations, il suivait personnellement les interrogations et donnait les conduites à tenir. Personne ne dira que les 150 cadres militaires et civils dont 76 Béri parmi lesquels les deux frères Itno, le commandant Djamous, Sidick Fadoul Kittir et ses 10 frères, exécutés en une seule nuit et enterrés dans une fosse commune (que Deby n’a jamais visitée) aux alentours de N’Djamena, personne ne dira que cela s’est produit sans l’aval personnel et direct de Habré.

Certes, il y a eu également beaucoup des actes et assassinats qui étaient les faits des individus, des décisions personnelles, des règlements des comptes, etc.

Un aspect des responsabilités que la vidéo n’insiste pas est le rôle des delateurs

connus, des indicateurs, informateurs, qui ont fait de cette activité leur fond de commerce et pourtant des individus sont envoyés à la mort, qui avaient occasionné des arrestations et des disparitions par des mensonges. Le phénomène a été extrêmement important compte tenu des conflits entre les différentes familles. Les delateurs ont pullulé dans toutes les régions du Tchad. Sous Habré, la moitié des tchadiens étaient forcée à être indicateur de la DDS ; Ne sont ils pas responsables des crimes, c’est-à-dire condamnables ?

Pendant la période du règne Habré, outre la répression des éléments de HH dans telle ou telle région, il y a eu d’autres forces qui avaient commis des graves crimes contre les populations ou les forces adverses. L’occupant libyen avec ses alliés du GUNT n’avaient ménagé aucun effort pour pratiquer une politique de la terre brulée dans les zones occupées : exécution en masse, déportation, etc. Les auteurs sont rentrés et vivent calmement comme si rien ne s’est passé pendant qu’ils étaient aux affaires, et pourtant les victimes, les bourreaux et les témoins sont là. Ce procès aura lieu ou non? Il se situe de quel coté par rapport à celui de HH ?

On parle beaucoup de septembre noir, et à raison ; mais les tueries en masse perpétrées par les Codos en vers les populations à faciès musulman ou du nord ne sont elles pas des crimes odieux contre l’humanité ? Les auteurs de ces crimes pavanent aussi au Tchad, se frottent avec leurs victimes ou les parents de celles-ci.

Un procès HH financé par Deby ne sera jamais un procès équitable ; il sera tout simplement une culpabilisation et acharnement contre Habré et disculpation de Deby et de tous les autres auteurs et coauteurs des crimes aux différents niveaux.

Un procès juste signifie des investigations justes en amont. Quand on dit que les victimes ne veulent pas parler, c’est complètement faux, tout simplement elles ne croient pas à un procès juste, parce que les bourreaux sont bien placés, protégés. Les victimes ne croient plus aux indemnisations, elles qui ont été chassées de leurs maisons, leurs biens arrachés, etc. Il faut repartir vers les victimes mais surtout identifier un à un les bourreaux, les delateurs tellement nombreux, tellement importants dans le système actuel et surtout couverts.

C’est une justice que les victimes et les parents des victimes réclament, si c’est pour exhiber HH aux télés du monde pour absoudre les crimes passés et actuels de Deby, et de tous les autres bourreaux, complices, coauteurs (DDS, GUNT-Libye, Codos, etc.) alors les parents des victimes n’ont qu’à dormir avec leurs peines et les bourreaux avec leurs consciences.

Abde lmalek Abassi, journaliste indépendant


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2 Commentaires

  1. Kalboua

    Une bonne analyse de crimes politico-militaires au Tchad. C’est le procès d’un système et non d’un individu. HH est bien la tête pensante de beaucoup des meurtres et assassinats, mais il ne peut les commettre seul. Il a des coauteurs, des complices, etc. C’est une chaine des individus sanguinaires dont il est simplement le premier maillon. Pourquoi Déby a -t-il protégé et utilisé depuis son arrivée au pouvoir les ex – agents de tristement DDS ?  Et que c’est maintenant qu’il se rend compte que ce sont des criminels. Même sous son règne, combien des tchadiens sont assassinés, portés disparus, le cas le plus emblématique est celui d’ IBNI Mht Saleh. Les tchadiens entiers ont souffert dans leur chair et que justice leur soit rendue.

  2. souleymane

    Analyse lue avec interêt. Ainsi, on laissera tranquille Habré vivre sa vie et mourir de sa mort naturelle. Ainsi aussi, on laissera tranquille Déby continuer de narguer et vivre sa vie tranquille jusqu’à mourir au pouvoir de sa mort naturelle.