Idriss Deby, à la croisée des chemins.

Le 27 octobre 2014, il y a eu des combats violents entre les orpailleurs qui tentaient de regagner leurs anciennes zones aurifères du Tibesti et l’armée tchadienne qui avait érigé des barrières pour les intercepter. Mais finalement cette dernière était obligée à céder le passage. Aux dernières nouvelles, les orpailleurs sont arrivés à s’installer dans leurs anciens sites et ont commencé à travailler sans problèmes. Toutefois, pour éviter toute confusion et amalgame, ils ont pris contact avec les autorités traditionnelles et les grandes familles de la région pour les informer qu’ils ne sont ni de loin ni de près des opposants au régime moins encore des fraudeurs ou contrebandiers, au contraire ils se soumettent aux règlementations en matière d’exploitation minière et ainsi ils sont prêts à payer toute redevance à titre local ou national si l’Etat institue un cadre fiscal et administratif approprié. Mais, insistent-ils, ils n’admettront pas cette fois-ci d’être refoulés arbitrairement comme des larcins.

Que comprendre de cette situation? C’est un défi sans précédent que les Béris (ses propres parents) viennent de lancer à Mr Deby. Ces orpailleurs sont ceux-là mêmes qui étaient pourchassés du Tibesti puis du Niger et dont les biens – sauf les véhicules – ont été pillés et distribués sur ordre de Deby en personne à des petits combattants qui l’accompagnaient à Faya en septembre 2014

On savait que depuis quelques semaines, un groupe assez important, constitué principalement des Beris, a regagné clandestinement le territoire nigérien où les autorités locales ont pris des dispositions sécurito-administratives adéquates pour bien les accueillir. En revanche, par son action du 27 octobre 2014, ce nouveau groupe a bien fait un pied de nez au pouvoir ; d’abord en forçant les barrières de l’armée, qui était obligée de céder le passage ; ensuite repartir au Tibesti et y bivouaquer! C’est un véritable bras d’honneur adressé à Mr Deby.

Comment en est-on arrivé à cette situation? La rupture entre Mr Deby et sa communauté date pratiquement pendant l’été 2010, date à laquelle il a trouvé un modus vivendi avec le Gouvernement soudanais qui avait désarmé et chassé les rebelles tchadiens de son territoire. Le sujet a été évoqué à plusieurs reprises dans la presse en ligne ; mais ce que nous vivons aujourd’hui ou nous le verrons peut-être demain a atteint un point de non-retour.

En effet, ayant bien compris le comportement général – assimilé aux bœufs ruminants – des tchadiens à son égard, le Sultan est arrivé à la conclusion qu’il pourrait bien gagner les élections et diriger le pays sans le concours des Béris qui ne représentent, sur le plan démographique au niveau national que moins de 1% et cela toutes les sensibilités comprises (kobé, bideyat) ; en d’autres termes moins que la population d’un moyen canton du sud du pays ; alors qu’ils constituent (les béris) pour lui un fardeau insupportable tant sur le plan sécuritaire que social. Ce sont des prédateurs à tous les niveaux, disait-il, qui lui posent tant des problèmes inextricables avec le reste de la population tchadienne par leurs actes de barbarisme, de vol et d’assassinats… Tant qu’il n’y a pas des menaces militaires, ils ne sont utiles à rien, pense-t-il.

De ce fait, il a établi une stratégie bien huilée consistant à s’éloigner petit à petit de l’influence des groupes de pressions claniques en marginalisant d’abord leurs chefs de file désignés et en 2ème étape il a démis de façon ciblée beaucoup des cadres de leurs fonctions respectives, en ce sens qu’il leur coupe les vivres, pensant à les soumettre à la longue à la diète. Utiliser les prérogatives officielles pour régler des comptes personnels est un acte abominable moralement mais rien d’illégal dans les faits, par contre ce qui est illégal et inacceptable c’est de pousser le cynisme à empêcher les gens à travailler par eux-mêmes et pour eux-mêmes. Son comportement vis-à-vis des orpailleurs s’inscrit dans cette optique.

A l’heure actuelle, Mr Deby a nettement réduit son cercle de proximité sécuritaire et financière au niveau strict de la famille Deby in situ, élargi aux enfants de ses sœurs et ceux de ses cousins germains. Tout le reste, y compris la branche Mahamat Itno, est purement et simplement exclu de ses faveurs et subit au contraire les affres de ses manigances. Les entreprises et autres sources de revenus des Béris ont été tellement pressurées que les propriétaires ont fini par abandonner la partie et regagner le village derrière leur bétail.

Mais toute chose à ses limites, et Mr Deby qui se fait passer pour un grand stratège militaire a oublié une notion très simple : il faut toujours laisser une issue de sortie à l’adversaire cerné. Ces agissements contre les orpailleurs ont dévoilé au grand jour ses desseins machiavéliques enduits d’une méchanceté gratuite, celle qui consiste à rendre esclave les gens de ses désidératas, empêcher les Béris d’être indépendants de lui, vouloir les assujettir comme des sujets serviles sans avoir aucun autre recours que lui . . . etc. etc.

La réponse est arrivée, si tardive soit-elle. En l’espace de 3 semaines les Beris ont défié Mr Deby 3 fois de suite: d’abord une fois à Amdjeress lors son dernier passage. Non pas seulement, il n’ pas été accueilli comme veut la tradition mais même les rares invités avaient refusé de se servir des moutons qu’il leur a envoyés ; 24h après, les moutons étaient toujours attachés sans être égorgés ; les rares fonctionnaires et les artisans de la places en ont fait la fiesta. Ensuite la deuxième fois, c’était le 25 octobre 2014 à l’intronisation du nouveau Sultan de Dar Zaghawa à Iriba où plus de 300 toyota se sont retrouvés au nez et à la barbe de Deby. Et enfin le forcing effectué le 27 octobre clôt le bras d’honneur fait à Deby qui aurait très bien compris qu’il a trop appuyé sur la pédale. Lui, qui a été deux fois dans le maquis, a oublié qu’un homme se révolte soit par conviction ou soit par intérêt. Le concept conviction est rendu aléatoire et sans objet par lui-même en institutionnalisant la corruption le gagne-pain facile ; en revanche dès lors que vous touchez aux intérêts licites des autres, attendez-vous à des réactions légitimes mais surtout violentes et désespérées. C’est le cas présentement. La rupture étant consommée, les tabous sont brisés, ce qui se murmurait contre lui, se dit maintenant à haute voix ; des sobriquets lui sont attribués ; des anecdotes croustillantes fussent et sont contées publiquement devant un parterre hilaire. Le roi est banalisé et démasqué.

Face à cette situation, quelle serait la réponse de Mr Deby ? Il n’y a que deux voies à suivre : Soit qu’il se casse en 10 pour rapiécer les morceaux des immuables que ces caprices ont détruits en se remettant en cause afin de reconstituer l’unité de sa communauté autour de lui. Cette option est presqu’irréaliste et irréalisable. D’abord l’homme n’aime pas se mettre en cause surtout à l’égard des siens ; ensuite personne ne croirait à sa sincérité, au contraire on ne verrait que des guet-apens semés à tous les coins des rues. Alors il ne restera que la seconde voie qui ne pourrait être qu’une fuite en avant c’est-à-dire le recours à la force militaire pour obliger les récalcitrants à se soumettre à ses phantasmes. Dans ce cas précis le ressort se briserait là où il ne s’attendrait guère.

Ainsi dans l’un ou l’autre cas l’issue est incertaine et les horizons s’assombrissent.

Correspondance particulière    


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