Cameroun – Boko Haram : La stratégie suicidaire du Tchad – Camer.be

Le Tchad espérait protéger ses intérêts en favorisant un cessez-le-feu entre le gouvernement nigérian et la secte Boko Haram.

L’insistance de Boko Haram à s’emparer de la ville de Fotokol est aujourd’hui scrutée dans ses moindres détails par plusieurs analystes. Beaucoup s’interrogent, non sans quelques raisons, sur l’intérêt de cette ville sur laquelle s’abattent au quotidien des roquettes tirées depuis la ville de Gambarou, au Nigeria. Et où explosent même dorénavant des mines posées par les islamistes. «Certains combattants de Boko Haram que nous avons capturés ou qui se sont rendu expliquent qu’ils veulent détruire Fotokol parce qu’ils y ont laissé beaucoup d’hommes sur le carreau.

En quelque sorte, que la secte veut se venger», explique un officier de l’armée sur zone à Fotokol. Les stratèges de la secte visent pourtant, eux, un résultat plus tactique. En faisant sauter le verrou de Fotokol, ils espèrent s’ouvrir toutes grandes les portes du Serbowel, cette vaste étendue de terre qui domine la partie camerounaise du Lac Tchad et où l’autorité de l’Etat est plus ou moins inexistante. «L’objectif final de la secte est le contrôle du carrefour stratégique de Maltam pour réaliser l’encerclement d’une partie du Logone et Chari qui engloberait les arrondissements de Goulfey, Blangoua, Hilé Alifa, Darak et bien entendu celui de Fotokol.

La ville de Fotokol est la clé de cette opération», explique une source à Gambarou. De fait, hormis un solide dispositif à Hilé Alifa et à Bargaram, les forces camerounaises sont très discrètes dans cette partie sensible du pays où la présence des combattants de Boko Haram est particulièrement ressentie à Tchika (Hilé Alifa), Naga ou Katikimé (Darak). «Si Fotokol tombe, nous allons rapidement être submergés ici», reconnaît Moussa, un habitant de Hilé Alifa qui regrette l’absence de l’armée dans des endroits stratégiques à l’instar des villages de Mourdass, Goré et Tchika. «Ce qui nous sauve actuellement, c’est l’eau. Mais elle va bien finir par s’évaporer», reconnaît Moussa.

Dans l’hypothèse de la perte de Fotokol, le Cameroun se verrait amputer de ses territoires les plus à l’extrême au profit de la secte qui aura ainsi atteint au moins trois objectifs majeurs. Primo : elle va accroître son ample territoire estimé aujourd’hui au Nigeria à 21.000 km², pour deux millions d’habitants environ. De plus, à cheval sur deux pays, son califat surnommé dans certains milieux le Bokoistan, va lui conférer de fait le statut d’acteur régional.

Secundo : une présence plus accrue dans le lac Tchad lui assurera une profondeur stratégique et la possibilité de mieux sécuriser ses approvisionnements en provenance du Tchad. «Plus la secte s’étire comme c’est le cas actuellement avec des combattants présents le long de la frontière nigériane depuis le Lac Tchad jusqu’à la région du Nord (400 km environ), plus elle sera confrontée à de grosses difficultés d’approvisionnement aussi bien en armes qu’en munitions. La seule route viable pour elle, pour ses armes en provenance du Soudan, de la Centrafrique, du Mali et surtout de la Lybie est la route maritime qui passe par le Lac Tchad via la capitale tchadienne», affirme une source introduite.
C’est déjà plus ou moins le cas aujourd’hui, où son approvisionnement en provenance du Tchad transite par une route maritime dont le point de passage obligé se trouve être l’île camerounaise de Tchol. Et enfin, elle mettra la main sur une zone riche, peuplée de ressortissants de diverses nationalités et dont l’attachement au Cameroun est plus ou moins sujet à discussion.

LES CALCULS DU TCHAD

Plus que les visées de Boko Haram sur le Lac Tchad, ce sont les calculs du Tchad qui troublent les observateurs. L’ambiguïté de ce pays s’est illustrée avec le parrainage du faux accord de cessez le feu conclut à Ndjamena entre Boko Haram et le gouvernement nigérian, en octobre 2014 et qui aurait dangereusement rapproché Boko Haram du Tchad, de sa capitale Ndjamena, s’il avait été un tant soit peu appliqué. En effet, cet arrangement aurait permis à Boko Haram de concentrer ses efforts sur Fotokol et sur le Lac Tchad.

Or, la prise de Fotokol menace 72 km plus loin la ville de Maltam, un important carrefour qui commande les approvisionnements du Tchad bien que le pays utilise depuis plusieurs mois le long corridor Douala-Moundou-Ndjamena. Si Boko Haram parvenait à étendre son emprise jusqu’à Maltam, la capitale tchadienne située alors à seulement une trentaine de kilomètres aurait été à portée de fusil. Pis, une éventuelle perte du Serbowel par le Cameroun emmènerait directement la secte à ses frontières terrestres.
Le Tchad, en parrainant l’accord, ne pouvait ne pas être conscient de cette donne. Tout comme il ne pouvait ignorer que certains de ses citoyens font depuis longtemps le coup de feu dans la secte au point d’avoir la haute main sur le matériel militaire qui requiert une certaine expertise, à l’instar des véhicules blindés, des chars et de l’artillerie…

D’où la question qui taraude les esprits : que cherche le Tchad au point de compromettre à première vue ses propres intérêts ?

STUPEUR

Deux courants s’affrontent chez les responsables camerounais. Le premier regroupe les pourfendeurs du Tchad qu’ils soupçonnent de vouloir affaiblir le Cameroun dans une convergence d’intérêts qui lui est profitable. «Fotokol est à 80 km de Ndjamena, et Maltam à seulement 30. Aucun pays ne peut travailler au rapprochement de l’insécurité à ses frontières, qui plus est de sa capitale. Si le Tchad y a consenti, c’est que sa démarche répond à un objectif qui passe par un affaiblissement du Cameroun pour mieux affirmer ses ambitions régionales. C’est la raison pour laquelle ce pays a travaillé au faux accord entre le Nigeria et Boko Haram en marginalisant le Cameroun. Les pays n’ont que d’intérêts, c’est vrai, mais le Cameroun a toujours été aux côtés du Tchad dans ses moments difficiles et cet épisode peut saper durablement la confiance entre les deux pays.

Nous devons, plus que jamais, compter sur nous-mêmes dans la guerre contre Boko Haram et ne prêter qu’une oreille discrète à la coopération sous-régionale. Ni le Nigeria, ni le Tchad, ne sont sincères dans cette lutte», analyse une source très introduite. Le second courant est plus pragmatique, bien que minoritaire. Il défend l’idée d’une coopération renforcée avec le pays d’Idriss Deby Itno dans la lutte contre Boko Haram, car les deux pays ne peuvent se payer le luxe de se fâcher. Pour les tenants de cette ligne qui ne récusent pas le malaise né des contorsions tchadiennes, ce pays reste un acteur incontournable dans le dossier, ne fut-ce que parce que la porosité de ses frontières alimente la secte en armes et en munitions.

Et que le Cameroun sera durablement perturbé tant que la secte continuera d’être approvisionnée. «Nous sommes déjà isolés dans cette guerre. Le Nigeria me semble plus proche du Tchad dans l’approche des solutions pour résoudre le problème Boko Haram et ils ont montré qu’ils pouvaient se passer de nous à la première opportunité. De même, les positions des deux pays sont toujours très proches lors des discussions sur le sujet, dans le cadre des pays membres de la Commission du bassin du Lac Tchad (Cblt). Donc, nous ne devons pas nous isoler davantage. Je pense qu’il est de notre intérêt d’aplanir nos divergences de vue sur le sujet en expliquant sérieusement au Tchad que notre sécurité est leur meilleur atout contre Boko Haram au lieu de jeter de l’huile sur le feu», explique un ministre camerounais originaire de l’Extrême-Nord.

En niant officiellement l’existence de l’accord, le 31 octobre 2014, Aboubakar Shekau, leader de Boko Haram, s’est proprement essuyé les pieds sur l’honneur du Tchad qui s’était gargarisé, au plus haut sommet de l’Etat, de ce «succès diplomatique». Il a donné à sa diplomatie, pourtant si rayonnante ces dernières années, un coup de pied aux fesses. Et il a permis, certains le perçoivent ainsi au Cameroun, de cerner les véritables intentions du Tchad.

Au-delà de ce qui relève d’abord et avant tout d’un choix souverain de l’Etat tchadien, les autorités de ce pays doivent comprendre que Boko Haram est incapable de respecter une parole donnée dès lors qu’elle engage toute son entité ; qu’il ne cherche pas à créer un Etat avec des frontières connues mais que la seule chose qui l’intéresse au plus haut point est la conquête des territoires et la totale soumission des populations. Que le Tchad sera tôt ou tard son ennemi s’il continue à se consolider et donc que tout accord qui le renforce ou lui donne du répit ne sera jamais de l’intérêt du Tchad.

Ce «monstre» veut le règne de «l’islam», et il ne pense pas que cet objectif puisse être atteint dans un cadre négocié mais plutôt par la guerre. Tel est, quel que puisse être son accoutrement, son seul horizon. Le Cameroun, le Tchad, le Niger et le Nigeria n’ont plus qu’à combattre. Ceux qui ne combattent pas aujourd’hui doivent s’y préparer pour demain. Toute autre alternative est suicidaire.


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