Coût de la vie, pénurie d’essence : les racines de la colère tchadienne

Manifestations devant le lycée technique commercial et le lycée Félix Éboué, à N’Djamena, au Tchad, le 11 novembre 2014. Photo prise par Médard Pofinet.

Des habitants de la capitale tchadienne N’Djamena et des villes de Sarh et Moundou sont descendus dans les rues de façon spontanée le mardi 11 novembre pour dénoncer des salaires impayés et l’augmentation du coût de la vie. Dans ce pays pétrolier, le prix du litre de carburant peut aller jusqu’à 5 000 francs CFA, soit près de 8 euros, alors que le salaire minimum des fonctionnaires est d’une centaine d’euros.

Depuis un mois, les Tchadiens doivent patienter des heures aux stations-service pour remplir leur réservoir d’essence. La pénurie a fait monter en flèche le prix du carburant, passé de 550 à 1 500 francs CFA en moyenne (soit de 0,84 à 2,29 euros). Cette situation est paradoxale, dans la mesure où le pays – producteur de pétrole depuis plus de dix ans – est passé d’une vingtaine de milliers de barils produits par jour en 2003 à plus de 100 000 en 2013. Si la manne pétrolière a permis au pays de moderniser son armée, son réseau routier et de construire des bâtiments publics, le Tchad figure seulement au 184e rang sur 187 pays, selon l’indice de développement humain (IDH) des Nations unies. En outre, les prix des produits alimentaires ou encore des transports ont flambé en quelques années.

Mardi, le mouvement de protestation a commencé à Sarh (sud), à l’initiative de la section locale du syndicat des enseignants. Ces derniers réclamaient le paiement des salaires et primes aux examens, tout en dénonçant les pénuries d’essence. Ils ont rapidement été rejoints par des habitants, exaspérés par le prix du carburant et l’attente à la pompe. Des manifestations ont également éclaté pour les mêmes raisons à N’Djamena et Moundou (sud).

Jets de pierres, incendies de stations-services… Face à l’ampleur du mouvement, les forces de l’ordre sont intervenues dans ces trois villes, afin de disperser la foule. Selon la Convention tchadienne pour la défense des droits de l’Homme, trois personnes ont été tuées à Sarh. Cette information n’a toutefois pas pu être vérifiée de source indépendante. Contactée par France 24, la mairie de Sarh est restée injoignable. Les autorités n’ont pour l’instant établi aucun bilan du nombre de morts et de blessés dans ces trois villes.

« Certains arrivent à 7 h aux stations-service et ne repartent qu’à 15 h »

Mahamat Nour Ahmat Ibedou est le secrétaire général de la Convention tchadienne pour la défense des droits de l’Homme à N’Djamena, qui a des sections locales dans plusieurs villes du pays.

À Sarh, mardi matin, la file était tellement longue à une station-service que les gens ont commencé à perdre patience. Une manifestation spontanée a éclaté. Deux stations-service ont été incendiées, des feux ont été allumés dans les rues. Des renforts de la police et de la gendarmerie ont alors été déployés. Voyant que les manifestants étaient prêts à tout, quelques policiers ont tiré à balles réelles en direction de la foule, faisant trois morts et plusieurs blessés. [Comme indiqué ci-dessus, cette information n’a pas pu être confirmée de source indépendante.]

À N’Djamena, des collégiens et des lycéens, qui manifestaient pour soutenir les revendications des enseignants, ont été frappés et blessés par les forces de l’ordre. Une soixantaine d’entre eux ont été arrêtés. Selon la police, tous ont été libérés le soir même, mais on cherche toujours à s’assurer que c’est bien le cas. Quant à Moundou, c’est une petite altercation entre deux motards à une station-service qui a entraîné un mouvement de foule, rapidement réprimé par la police. Il y a eu quelques blessés. Une personne est morte, écrasée par un camion citerne, mais il s’agit a priori d’un accident.

De jeunes Tchadiens blessés, lors des manifestations du 11 novembre 2014. Vidéo publiée sur Youtube par Makaila Nguebla.

« Des jeunes ont été entendus en train de scander « Burkina Faso, Burkina Faso… ». Ils savent parfaitement ce qui s’est déroulé là-bas »

Il y a des pénuries de carburant depuis une dizaine de jours dans la capitale. Et la situation est encore pire en province. Les gens arrivent aux stations-service à 7 h et patientent parfois jusqu’à 15 h pour être servis. Le prix du litre a atteint jusqu’à 5 000 francs CFA à Abéché [une localité à l’est du Tchad, NDLR], mais il n’y a pas eu de manifestation dans cette ville.

Cette pénurie est artificielle. Le gouvernement dit qu’elle est organisée par quelques « commerçants véreux ». Mais elle est en réalité provoquée par des proches du président Idriss Déby. Ils détournent des citernes de carburant en provenance des raffineries et destinées au ravitaillement des stations-service, afin de le vendre à la frontière avec la Centrafrique. Le gouvernement dit qu’il va trouver des solutions, mais rien n’avance… [Plusieurs associations de la société civile formulent des accusations similaires. Si le gouvernement indique que la pénurie est organisée par quelques commerçants, seuls trois employés d’une station-service ont été arrêtés et condamnés pour vente illégale de carburant jusqu’à présent, NDLR.]

Les pénuries de carburant, le coût de la vie ou encore le fait que les manifestations soient systématiquement réprimées génèrent beaucoup de frustrations et de tensions. Si la situation est redevenue normale mercredi, c’est parce que les manifestants ont été brutalement réprimés, mais les problèmes sont toujours là. Tout cela va resurgir à un moment donné si le gouvernement ne trouve pas de solutions.

Les événements au Burkina Faso ont certainement inspiré les Tchadiens. À N’Djamena, le fils d’un membre de mon association nous a raconté que les élèves du lycée Amtoukougne, au sud-est de la ville, avaient scandé « Burkina Faso, Burkina Faso… ». Les jeunes savent parfaitement ce qui s’est déroulé là-bas.

Agitation dans les rues de N’Djamena, dans le quartier Klemat, où les policiers sont intervenus pour faire sortir les élèves d’une école où les enseignants ne faisaient pas grève, le mardi 11 novembre, dans la matinée. Vidéo d’un informaticien de N’Djamena.

Afin d’apaiser les tensions, le ministre des Finances et du Budget a annoncé le versement des salaires et des primes aux enseignants, mardi après-midi. Le mécontentement n’a toutefois pas disparu. Plusieurs organisations de la société civile et partis de l’opposition ont demandé au président Idriss Déby de ne pas se représenter à l’élection présidentielle en 2016. Une pétition à été mise en ligne à ce sujet.

Le président tchadien est au pouvoir depuis 1990. Il y a dix ans, la clause de la Constitution qui prévoyait une limitation du nombre de mandats du chef de l’État a été supprimée.

Cet article a été rédigé en collaboration avec Chloé Lauvergnier (@clauvergnier), journaliste à France 24.


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