Fer de lance dans la guerre contre Boko Haram, le Tchad craint des représailles -Le Temps

’armée tchadienne est entrée lundi au Nigeria pour combattre la secte Boko Haram, qui se rapprochait dangereusement de ses frontières. Le Tchad, dont la moitié de la population est musulmane, craint la propagation de l’islam radical

«Le risque n’est pas d’un engagement frontal de Boko Haram contre le Tchad, ils ne sont pas si fous. Mais les infiltrations, les cellules dormantes, les attentats, c’est fort possible», estime le général Nanyanan Kossingar, gouverneur de la région du lac Tchad. «On retrouve certains groupes ethniques identiques tout autour du lac Tchad. Des milliers de Tchadiens ont étudié dans des écoles coraniques, habité et travaillé dans le nord du Nigeria. Il est donc fort probable que certaines personnes aient rejoint Boko Haram. Et ici, sur le territoire tchadien, on sait qu’il y a eu des recrutements», assure-t-il. Les forces de l’ordre sont d’ailleurs aux aguets dans la région.

«Ce mec, avec sa moto, il est louche. Tantôt dans les zones de Boko Haram, tantôt au Tchad. Il faut qu’on lui parle, à ce «retourné». Il a le profil d’un infiltré de Boko Haram», observe un policier, la mine sombre. Ce «retourné» – un Tchadien vivant au Nigeria depuis plusieurs années mais revenu dans son pays – s’appelle Moussa Adamou. C’est un grand gaillard barbu d’une trentaine d’années, au visage noir comme l’ébène illuminé par des yeux fiévreux, vêtu d’un anorak rose détonnant sous le soleil de plomb de Baga Sola, sur les bords du lac Tchad. Moussa Adamou se défend de dissimuler de sombres desseins. Selon ses dires, il est au contraire «une victime des islamistes, pas un sympathisant». «J’ai été contraint de fuir plusieurs fois au cours des derniers mois dans le nord-est du Nigeria», plaide-t-il.

En décembre, Moussa Adamou s’est finalement réfugié à Ngouboa, l’une des îles tchadiennes du lac où ont échoué quelques milliers de Nigérians, effrayés par les horreurs de Boko Haram contre les habitants des villages qui refusent de faire allégeance. Les autorités tchadiennes et les agences de l’ONU ayant décidé de déménager ce camp improvisé à Baga Sola, plus sûr, à l’intérieur du pays, à 80 kilomètres du front, Moussa Adamou a été forcé de partir. Avec sa moto. «Vous connaissez le mode d’action de Boko Haram? lui demande le policier qui scrute les nouveaux arrivants. Ils attaquent à moto.»

A dix heures de route de là, à N’Djamena, on prend aussi cette menace très au sérieux. Au-delà des accointances ethniques et des solidarités familiales, c’est la dimension religieuse de Boko Haram qui inquiète. «Boko Haram se dit salafiste, or nous constatons depuis quelques années une montée en puissance des courants ­wahhabite et salafiste au Tchad, surtout dans les villes. Ça ne fait pas d’eux tous des terroristes mais les extrêmes produisent les extrémistes», s’inquiète Ali Abdel-Rhamane Haggar, recteur de l’Université de N’Djamena et ancien responsable de l’Union des cadres musulmans.

Cette montée du radicalisme met à rude épreuve la cohésion de la communauté musulmane locale, religion d’environ la moitié des Tchadiens. «Il faut que l’on se réveille et que les institutions musulmanes réagissent, travaillent contre cette lecture erronée et intolérante de l’islam, sinon Boko Haram va durablement s’implanter chez nous», avertit le docteur Abakar Walar Modou, secrétaire général de l’Université du roi Fayçal à N’Djamena et fin connaisseur de la secte.

A ce jour, Boko Haram n’a mené aucune action violente au Tchad. «Nous sommes très attentifs aux prêches du vendredi et nous avons déployé des forces de police en uniforme et en civil ainsi que des gendarmes supplémentaires dans les quartiers de N’Djamena», confie un officier de police, qui dit toutefois «redouter des attentats».

Pour preuve de cette efficacité, le policier rappelle que dans les jours suivant l’attaque de Baga, début janvier, portant Boko Haram aux portes du Tchad, au moins un millier de sans-papiers, essentiellement nigérians, ont été interpellés à N’Djamena. La mobilisation sécuritaire fait d’ailleurs consensus dans le pays. Mi-janvier, les députés ont unanimement soutenu une déclaration présidentielle préalable à l’envoi de plusieurs milliers de militaires au Cameroun et à la frontière nigérienne pour lutter contre Boko Haram. «Le pouvoir sous-estime le problème. La réponse ne peut pas être uniquement sécuritaire», s’inquiète Pierre Gali Nghotte Gatta, député et figure de l’opposition qui, souvent seul, depuis plusieurs années, tente de sensibiliser son pays à la menace Boko Haram.


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