Niger : les habitants de Diffa fuient Boko Haram – Libération

Soumise aux assauts de la secte, la ville se vide dans la panique. L’exode des populations fait craindre une situation sanitaire «intenable».

Pour la première fois depuis cinq jours, la nuit à Diffa «a été calme», selon une source jointe ce mardi matin à 7 heures, alors que la veille, peu avant minuit, le Parlement nigérien (102 députés), réuni à Niamey depuis 16 heures, venait d’approuver à l’unanimité l’envoi de troupes au Nigeria dans le cadre de la force régionale pour lutter contre Boko Haram. Ce feu vert autorise le Niger à envoyer quelque 750 hommes au Nigeria.

Diffa, au pli des frontières Nigeria-Tchad-Cameroun, et siège du gouvernorat, continue de se vider de ses habitants. «La nuit de dimanche à lundi pas moyen de dormir avec ces détonations d’armes, ces explosions en ville de 23 heures à 6 heures du matin», expliquait une source ONG jointe par Libération.

Les pièces de 14,5 mm de l’armée montées sur des pick-up répondaient au jugé aux tirs des mortiers de Boko Haram postés derrière la frontière près du Pont Kogui, situé à 3 kilomètres du centre-ville, selon un officier.

Depuis vendredi, l’un des deux réseaux téléphoniques du pays est quasiment hors-service. Les départs des populations s’enchaînaient, lundi, rythmés par les arrivées des compagnies de bus qui assurent encore le service entre Diffa et Zinder (350 km).

Lundi les trois autobus du jour ont été pris d’assaut. «J’attendais depuis samedi pour pouvoir monter. Je suis monté épuisé dans un camion de poissons séchés du Nigeria qui fuyait vers l’Ouest. On est tombé à 50 km de Diffa dans une embuscade tendue par Boko Haram et sous les feux croisées des militaires. J’ai eu la peur de ma vie», raconte un fonctionnaire territorial joint par Libération. Ce sont ainsi des scènes d’exode qui se succèdent depuis vendredi, date de la première attaque de Boko Haram en ville. Les plus riches ont fui dans leur voiture, emportant matelas, quelques vivres et électroménager. Un journaliste local ne revient toujours pas de cette image qui dit la panique. Comme cette scène de ce père à moto «qui en a oublié son fils. J’étais derrière lui à moto, moi aussi, et lui ai crié dessus pour lui dire qu’il était parti sans son gosse : il tremblait de honte ne pas s’en être aperçu».

«Surgis de nulle part»

Un ex-responsable de la Radio communautaire de Diffa confiait lundi soir au téléphone : «Un obus est tombé dans l’après-midi sur le marché aux poivrons. On a cru à un attentat au début comme la veille. Il y a des corps partout. La police nous repousse, prise panique, et croit voir en chacun de nous des gens de Boko Haram.» Lundi la prison de la ville a subi une attaque de la secte mais repoussée par les éléments des forces armées nigériennes. La station-service Sonidep, aux couleurs bleu et blanc de la compagnie nationale des hydrocarbures, à la sortie est de la ville, pourtant gardée, a essuyé une attaque d’éléments à moto «surgis de nulle part», toujours selon cet ex-animateur de la radio de Diffa. L’attaque, selon un communiqué, a été aussi repoussée et tous les assaillants tués. La Radio communautaire qui émet en trois langues (haoussa, béribéri, français) a interrompu ses programmes depuis samedi. «Pour le moment on trouve encore à manger mais est-ce que les gens vont pouvoir se rendre au grand marché couvert aujourd’hui avec ces attaques en ville et ces obus qui tombent ?», s’interrogeait l’ex-animateur pour qui «le problème de ravitaillement va se poser très rapidement».

A 50 km à l’ouest, à Mainé-Soroa, préfecture et ville de l’ancien président Tandja, la situation est très confuse. La ville d’environ 5 000 habitants se trouve à 13 km de la frontière : «La région est comme une petite pointe dans le Nigeria. On a donc trois côtés d’où viennent les éléments de Boko Haram et puis il y a qui sont déjà en ville», assure un ancien gendarme joint par Libération. Selon lui les éléments «dormants» déjà «infiltrés» ont attaqué lundi «un convoi de véhicules civils». L’armée aurait riposté et mis en fuite les assaillants.

«Insécurité alimentaire»

L’ex-gendarme, responsable de l’antenne locale de la Radio communautaire, assure qu’il vient de solliciter «un port d’arme» et ajoute «comme animateur cela fait trois ans que je reçois des menaces de mort de Boko Haram qui me font passer des messages. Je n’ai pas peur de mourir et je suis prêt à reprendre du service, s’il le faut», dit-il au téléphone.

Selon lui une attaque de Boko Haram, côté Nigeria, se serait déroulée dans la région de Mainé-Soroa : «Les policiers nigérians ont tout abandonné sur place, véhicules et armes, et sont réfugiés chez nous. Ils sont tétanisés.» Pour lui la situation alimentaire va vite «être intenable car les gens affluent de partout à Mainé, les locaux comme les voisins nigérians».

Ce que confirme une source proche des ONG : «Les gens arrivent en masse sans rien dans des zones où il n’y a rien, et ces gens sont déjà en insécurité alimentaire.» Le Premier ministre pourrait, ces prochaines heures, relancer un nouvel appel à l’aide alimentaire d’urgence alors que la sécurité des 96 000 Nigérians réfugiés dans la région de Diffa, qui souffrent d’un manque d’eau et de très mauvaises conditions sanitaires, n’est plus assurée.

Jean-Louis LE TOUZET


Commentaires sur facebook