L’homme fort de N’Djamena pourra-t-il repousser indéfiniment une rébellion facilitée par un Etat introuvable ? – Le Messager

Est-il aidé par le sort ou servi par sa connaissance du métier des armes et de la scène politique et militaire tchadienne, l’un n’allant pas sans l’autre dans ce pays de plus d’un million de Km2 ?

Les deux pans de cette interrogation qui peut tarauder ceux qui ont observé- et peut-être espéré, la chute de Idriss Déby Itno ne s’excluent pas. Il faudrait certainement un peu plus que la baraka pour se maintenir à la tête de ce Tchad qui depuis l’indépendance en 1960 a vu se succéder sept présidents mais aucune transition pacifique.

Il est cependant verni de s’être tiré de l’attaque de ces premiers jours de février menée deux années exactement après celle qui avait vu les rebelles du Front uni pour le changement (Fuc) du capitaine dissident Mahamat Nour repoussés aux portes de la ville anciennement appelée Fort-Lamy. Aux premières heures du nouveau déclenchement des hostilités, la vitesse d’avancée des rebelles semblait prédire en effet que la dernière heure de ce pilote de l’armée tchadienne avait sonné. 18 ans après son arrivée, par la même voie, au pouvoir à N’Djamena.

Une tradition de violence qui jalonne encore la présidence la plus longue de l’histoire du Tchad. Ngarta Tombalbaye, le premier de la lignée des présidents, ayant quitté le pouvoir les pieds devant à la suite d’un coup d’Etat en 1975. Son règne entamé en 1962 sur le Tchad, sous l’œil plutôt bienveillant de la France, n’en a pourtant pas fait un Etat régi par le droit. A la fin des années 1960, le Tchad était la proie d’une tentative de sécession de ses régions septentrionales, avec la bénédiction de Tripoli, tandis que Paris appuyait l’armée de Tombalbaye.

Ce n’est donc pas d’un Etat que Déby Itno a hérité mais d’un  » espace défini par les frontières de ses voisins et sur lequel règnent des seigneurs de guerre « , comme l’a dit l’ancien président français Jacques Chirac en avril 2006, au lendemain de la dernière éruption de violence entre forces politico-militaires tchadiennes. Mais à 52 ans, le président tchadien n’en est pas pour autant un simple héritier. Lui qui tire partie des bénéfices de l’exploitation pétrolière pour maintenir la tête de son régime hors de l’eau, pourrait en effet mieux investir les pétrodollars dans la consolidation d’un Etat qui n’a été ni protecteur, ni fournisseur de richesses pour les huit millions de Tchadiens.

Tordeta Ratebaye, diplomate tchadien, trouve en effet la source de la crise tchadienne au cœur de l’impécuniosité chronique du fisc et des services sociaux du Tchad. Citant un compatriote, le Pr Avocksouma, il dit en des  » mots simples  » le mal tchadien :  » opacité dans la gestion des affaires publiques, incompétence récompensée, corruption généralisée, absence de lisibilité et de traçabilité des projets de développement, impunité, crime organisé…  » Sous Déby, écrit encore M . Ratebaye :  » Du fait des revenus pétroliers, les recettes de l’Etat hors dons sont passés de 110 milliards de Fcfa en 2002 à 215,4 milliards de Fcfa en 2004 [et devaient] se situer à 229,8 milliards de Fcfa pour l’année 2005. « 

Et pourtant, souligne le diplomate de N’Djamena, la fracture entre les classes sociales tchadiennes s’est accrue. Les ex-compagnons de la chevauchée victorieuse de Déby contre son beau-frère Hissène Habré en 1990, qui encadrent son pouvoir à N’Djamena seraient donc les principaux bénéficiaires de la rente pétrolière, avec les multinationales qui se sont établies dans le sud du pays. Pour se partager les quartiers de la bête, les supporters de Déby n’hésitent pas à rétrograder ou à promouvoir des cadres de l’administration sur des critères purement subjectifs voire arbitraires. Là où il aurait fallu un Etat-providence fort pour rattraper le retard de développement…

 » Rien, hélas de tel au Tchad d’autant que le pouvoir réel relève plus de cercles informels autour du président que de son cabinet propre « , écrit encore Tordeta Ratebaye en évoquant la réforme de la loi sur l’usage des revenus du pétrole au détriment des générations à venir. L’argent du pétrole sert en effet à acheter des armes pour combattre les opposants qui pourtant viennent du cœur même du pouvoir. Tom et Timan Erdimi qui ont respectivement dirigé le projet d’exploitation du pétrole de Doba et le cabinet civil du président Déby, ne sont en effet que les rejetons de la mère adoptive du chef de l’Etat qui ne semble préoccupé que par son maintien au palais présidentiel.

N’a-t-il pas fait enlever aux premières heures de l’invasion rebelle une demi-douzaine de chefs de partis de l’opposition dont l’emblématique Ngarleji Yorongar ? Une manière de faire le vide sur la scène politique, largement brouillée par l’intervention des soldats rebelles. Mais il lui faudra bien plus pour neutraliser ses adversaires armés comme ceux qui ne lui opposent qu’une résistance pacifique. Dans une région riche de promesses de l’exploration pétrolière, les visées de la Russie et de la Chine [bien que N’Djamena ait rompu en 2006 ses relations diplomatiques avec Taipei au profit de Beijing], soutiens du Soudan  » honni « , trouveront toujours quelques soldats loin de leurs casernes, pour chasser celui qui veille sur les intérêts des compagnies occidentales au Tchad. Et contre ces périls là, le soldat Idriss Déby Itno ne pourrait pas avoir meilleur pare-balles qu’un Tchad développé où il fait bon vivre.


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