« La victoire de Deby ne règle rien aux problèmes de fond » – L’Orient-Le jour

Interview – Marielle Debos, spécialiste du Tchad, à « L’Orient-Le Jour »

Les combats ont été brefs mais intenses, faisant au moins 160 tués selon la Croix-Rouge. Le 28 janvier dernier, les rebelles tchadiens lançaient l’offensive contre le régime d’Idriss Deby. En quelques jours, ils étaient à N’Djamena, la capitale. Le temps d’un week-end, ils sont parvenus à assiéger le président. Avant de se replier. Mercredi, Idriss Deby affirmait avoir le « contrôle total » du pays. Si le Tchad semble avoir retrouvé un certain calme, « la victoire de Deby ne règle rien aux problèmes de fond », avertit Marielle Debos, chercheuse à l’Institut d’études politiques de Paris et spécialiste du Tchad.

Q – Qui sont les rebelles ?

R – « Les rebelles sont, tout d’abord, un rassemblement hétéroclite de plusieurs groupes unis sous la pression du Soudan pour attaquer N’Djamena et renverser le président Idriss Deby. Il s’agit là d’une alliance de circonstance qui risque de ne pas tenir. Et ce d’autant plus qu’il existe de fortes rivalités entre les différents chefs rebelles. Ces derniers ne sont, en outre, pas des nouveaux venus en politique. Les principaux chefs sont d’anciens proches du président Deby. Timane Erdimi, par exemple, est un neveu de Deby et un de ses anciens directeurs de cabinet. Mahamat Nouri était ministre de la Défense de Deby. Il a fait défection pour rejoindre l’opposition armée alors qu’il était ambassadeur en Arabie saoudite. »

Q – Pourquoi le Soudan soutient-il ces groupes ?

R – « Le Soudan considère qu’Idriss Deby est un obstacle à l’écrasement des rebelles du Darfour. Nous sommes là dans un cas d’alliances croisées. Idriss Deby soutient les rebelles du Darfour, notamment le Mouvement justice et égalité. Le Soudan, de son côté, soutient les rebelles du Tchad pour affaiblir Deby. »

Q – Le timing de l’attaque est-il lié au déploiement programmé de la force militaire européenne, Eufor Tchad-RCA ?

R – « Le déploiement programmé de l’Eufor n’est pas la raison de l’attaque, mais l’annonce du déploiement a certainement précipité cette attaque. Les rebelles et le Soudan anticipaient la présence de l’Eufor. Des soldats étrangers dans l’est du pays gêneraient leur mouvement. »

Q – Mercredi, le président tchadien assurait avoir le « contrôle total » du pays. La crise est-elle finie ?

R – « Les rebelles sont affaiblis. Ils ont effectivement dû se replier face à la supériorité militaire du président Deby qui a profité de la manne pétrolière pour acquérir un armement moderne. Certains groupes rebelles restent toutefois présents non loin de la capitale. Il est difficile de faire des prévisions. La crise peut reprendre dans quelques jours ou dans quelques mois. Ce qui est certain, c’est qu’elle n’est pas finie. La victoire de Deby ne règle rien aux problèmes de fond. Et le Soudan ne va certainement pas lâcher. »

Q – Les premiers jours de la crise, alors que Deby était en difficulté, Paris a semblé maintenir une stratégie de profil bas. Aujourd’hui, la France clame haut et fort son soutien au pouvoir. Comment analysez-vous la position française dans cette crise ?

R – « La France a effectivement semblé être moins présente lors de cette crise qu’en avril 2006 par exemple. À l’époque, le 13 avril, les militaires français avaient tiré un coup de semonce vers les colonnes de rebelles qui tentaient de gagner N’Djamena. Il est difficile de dire pourquoi, aujourd’hui, la France a opté pour cette position de retrait, du moins au début de la crise. Peut-être y a-t-il eu un flottement au début, peut-être des choses se déroulaient-elles en coulisses. Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, le soutien à Deby est clair. »

Q – Ce soutien risque-t-il d’exposer la France à des attaques dans le cadre de la mission de l’Eufor ?

R – « L’Eufor est considéré par beaucoup de parties comme une force non impartiale. L’Eufor est certes une mission européenne, mais tout le monde sait qu’elle est due à une initiative française. En ce qui concerne la position des rebelles, elle a varié, au fil du temps, des menaces contre l’Eufor, à l’acceptation du déploiement. Difficile donc de prévoir la suite des événements. »

L’interview de Marielle Debos, recueillie par Émilie SUEUR


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