Rapport : controverses de la politique française envers le Tchad

Le Comité de suivi de l’appel à la paix et à la réconciliation (CSAPR), partenaire du CCFD-Terre Solidaire, publie à la mi-avril un rapport qui revient sur dix années de politique française et européenne au Tchad. Signé par Roland Marchal, chercheur spécialiste de l’Afrique, rattaché au Centre national de recherche scientifique (CNRS) et à l’Institut d’études politiques (Sciences-Po Paris), ce document devrait renouveler le débat sur la politique africaine de la France.

© CCFD-Terre Solidaire

Télécharger le rapport « Petites et grandes controverses de la politique française au Tchad » :

Au Tchad, vaste pays désertique de 11 millions d’habitants, les enjeux restent brûlants. Ce pays est stratégiquement situé à la charnière de la bande sahélienne et de l’Afrique centrale. Frontalier de la Libye, du Soudan, de la République centrafricaine, du Cameroun, du Nigeria et du Niger, le Tchad est instable depuis son indépendance en 1960. La France y est militairement présente depuis 1986, via l’opération Épervier [1], forte de 1 500 hommes, et rebaptisée Barkhane en 2014, avec une portée étendue à toute la zone sahélienne.

Pays producteur de pétrole, le Tchad est dirigé depuis vingt-cinq ans par Idriss Déby, un militaire arrivé au pouvoir en 1990 par le biais d’un coup d’État, avec le soutien de la France. Élu en 1996 et réélu en 2001, ce chef de guerre a fait modifier la Constitution en 2004 pour pouvoir se représenter indéfiniment à sa propre succession.

Quand une rébellion éclate en 2005, la France intervient en la faveur d’Idriss Déby. Peu avant la présidentielle de 2006, boycottée par l’opposition, le principal opposant est enlevé par des militaires et porté disparu. Une nouvelle rébellion menace le pouvoir en février 2008, mais le président appelle la France à la rescousse et se maintient au pouvoir. Il se fait réélire en 2011 pour la quatrième fois, avec 88,7 % des voix.

Un rapport critique qui donne des noms

D’emblée, Roland Marchal donne le ton [2] : «  À considérer les conditions de l’appui international au régime tchadien depuis 1990, on peut penser qu’Idriss Déby a su, mieux que d’autres parmi ses collègues sur le continent, jouer des multiples paramètres qui fondent d’habitude la diplomatie des États. » Il a pu, souligne le chercheur : « Apparaître aux yeux de dirigeants français de bords différents comme un vecteur de stabilité régionale  » et faire oublier « les faiblesses structurelles d’un régime autoritaire ». Tout est dit : Idriss Déby se distingue par son habileté politique sur la scène internationale. Il joue sa survie politique – fragile au plan national – en attisant de manière machiavélique des foyers de tension à l’extérieur… Le tout, pour mieux disposer du soutien de la France, une ancienne puissance coloniale, plus présente que jamais sur le plan militaire, malgré ses voeux répétés de « rupture » avec une « Françafrique » néocoloniale.

Roland Marchal souligne la très grande responsabilité du pouvoir exécutif français dans la gestion de la diplomatie africaine, sous tous les gouvernements, de droite comme de gauche… S’il estime « trop tôt pour se prononcer sur celle de François Hollande  », il l’épingle au passage : « (…) Beaucoup d’observateurs, de façon lapi- daire, soulignent sa capacité à initier les interventions militaires plus qu’à résoudre les crises politiques qui les ont motivées. »

Il cite des noms, revient sur le rôle de Paul Fontbonne, un responsable de la DGSE qui s’affiche aux côtés d’Idriss Déby à N’Djaména lors de sa prise du pouvoir en 1990. Un putsch qui résulte d’un certain « consensus tripartite entre Paris, Tripoli et Khartoum », explique-t-il, sur fond de rivalités franco-américaines au Soudan. On apprend que les ambassadeurs de France « Claude Losguardi et Michel Rambaud cultivent les relations les plus amicales avec des membres éminents du régime soudanais, en dépit des violations massives des droits de l’homme au Darfour, dans les monts Nouba et au Sud- Soudan… »

Plus loin, Roland Marchal pointe les différences d’attitudes des diplomates américains et français envers la société civile. Si l’ambassade américaine « a toujours fait grand cas de l’appui à la société civile », les ambassadeurs de France, l’ont eux «  traitée avec condescendance, voire hostilité, car jugée complice de l’opposition et trop critique vis-à-vis du chef d’État tchadien  ». Ces révélations devraient faire couler beaucoup d’encre, autant que l’analyse sur les incohérences de la diplomatie africaine de la France, qui fait peu de cas de la démocratisation face aux enjeux géopolitiques sous- régionaux.

Un plaidoyer original

« Il ne s’agit pas d’une démarche classique de plaidoyer », explique Bruno Angsthelm, chargé de mission pour l’Afrique centrale au CCFD-Terre Solidaire. « Lorsque, avec le CSAPR, nous avons commandé ce rapport à Roland Marchal, notre objectif était de permettre aux Tchadiens de comprendre l’implication de la France dans leur pays pour avoir des éléments d’analyse pertinents. »

Le rapport sera d’abord présenté au Tchad, en présence du CSAPR. Ce collectif de la société civile défend les acquis de la conférence nationale souveraine de 1993, censée déboucher sur une démocratisation qui se fait toujours attendre. Il sera également présenté à Paris, dans le cadre d’un séminaire organisé par le Centre d’études et de recherches internationales (Ceri). «  Pendant dix ans, rappelle Bruno Angsthelm, nous avons fait du plaidoyer pour dénoncer le fait que Paris soutenait militairement et diplomatiquement ce régime, sans qu’il y ait de réelles contreparties pour assurer un meilleur avenir aux populations tchadiennes. »

Ce travail très fouillé et documenté permet à une ONG de faire la lumière sur des questions politiques sensibles, avec le recul et l’intégrité d’un grand chercheur – comme cela se pratique couramment aux États-Unis. Ce rapport sort alors que les enjeux restent plus forts que jamais entre les deux pays. N’Djaména a en effet joué un rôle de premier plan pour appuyer les forces françaises de l’opération Serval, déployée en janvier 2013 au nord du Mali pour défaire militairement les occupants islamistes de trois régions sécessionnistes. Le Tchad se trouve par ailleurs au cœur de la riposte militaire contre la secte islamiste Boko Haram, basée au nord du Nigeria, qui mène des incursions en territoires tchadien et camerounais.

Sabine Cessou

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1 commentaire

  1. Abou Harba

    Le drame du peuple tchadien, c’est en effet que, depuis sa création en tant que colonie, le territoire du Tchad, né un mois d’avril sous les auspices du dieu Mars à la faveur de la bataille de Kousseri entre le Commandant Lamy et le conquérant Rabah, a toujours été regardé avant tout comme une zone d’intéret stratégique militaire. Plaque tournante des mouvements de troupe de la France libre pendant la 2e guerre mondiale, théatre d’affrontements est-ouest indirects aux relents de guerre froide dans les années 70-80, aujourd’hui laboratoire des initiatives de lutte contre le terrorisme régional, il semble que l’élément militaire est le véritable et quasi-exclusif baromètre pour mesurer l’intéret que la France et ses alliés de l’OTAN portent à cette ancienne colonie. Lorsque le mercure monte dans ce baromètre, plus rien d’autre ne compte. Démocratie ? Droits de l’homme ? Bonne gouvernance ? Alternance au pouvoir ? Au placard toutes ces vues de l’esprit. L’heure n’est pas aux finasseries de salon. On veut du concret, du solide. Faire rempart a Kadhafi. Casser du djihadiste dans l’Adra malien. Broyer du BH aux frontieres. Par-dessus tout, c’est à ce baromètre que se mesure la longevite d’un président tchadien au pouvoir – tout le monde le sait au Tchad ! Nul besoin d’un dessin : Déby a battu tous ses pairs à ce jeu-là !
    Il faut pourtant que cet état de fait change ! Pour ce faire, pas de miracles : le peuple tchadien doit rappeler a la France qu’il existe, mais qu’il est sous coupe réglée. Exploité. Torturé. Assassiné. Pillé. Et qu’il en a assez ! Que trop, c’est trop. Il doit sensibiliser et rallier l’opinion publique francaise a sa cause. Aujourd’hui, les moyens ne manquent pas pour ce faire. Debout a l’unisson. Disons « Assez ! » a la France complice active du drame du peuple tchadien. Non au soutien criminel a un regime clanique qui n’a jamais fait mystere de son mépris souverain pour le Tchad en tant que pays, en tant que peuple, en tant que nation. Qui n’est la que pour s’en mettre plein les poches et le ventre « en famille ». Qui n’a aucun souci du quotidien misérable – encore moins du devenir compromis – des générations tchadiennes d’aujourd’hui et de demain. Les Français ne sont pas les ennemis des Tchadiens. Ce sur quoi leurs dirigeants politiques ont toujours choisi de fermer les yeux et le coeur, eux ne manqueront pas d’y etre sensibles et de joindre leurs voix aux notres pour le dénoncer.