La France et l’Eufor prises dans la tempête tchadienne – Le Figaro

Les polémiques sur l’aide militaire apportée par Paris au président Déby font renaître les réticences des partenaires européens.

CE DEVAIT être la nouvelle prison de N’Djamena, ce sera le centre de commandement arrière de l’Eufor, la force européenne chargée de sécuriser l’est du Tchad où s’entassent les victimes de la crise du Darfour. Quelques soldats construisent là les bâtiments préfabriqués du futur camp baptisé Europa. Ils sont protégés dans cet espace, pour l’instant presque vierge, par des militaires venus en voisins de la base de l’opération « Épervier ». Le général Jean-Philippe Ganascia, qui pilote l’Eufor sur le terrain, ne craint pas pour autant un mélange des genres. « Il y a une force en présence (Épervier), pourquoi la négliger au nom d’une transparence poussée à l’excès ? » assure-t-il.

Reste que pour ses détracteurs, l’Eufor serait un faux nez destiné sous couvert humanitaire à conforter l’influence de la France dans une région instable. Ils en veulent pour preuve la composition majoritairement française de la force et les réticences des partenaires européens, qui insistent sur les limites de l’exercice. « Le risque d’amalgame est entretenu parce qu’on a les mêmes uniformes qu’Épervier et qu’on parle français, mais nous avons un statut particulier », rétorque le général Ganascia.

Le soutien appuyé de Paris au régime d’Idriss Déby relance pourtant la controverse. Le chancelier autrichien, Alfred Gusenbauer, dont le pays a prévu de mettre à disposition 160 membres de ses forces spéciales, s’est inquiété avant-hier de possibles dérives. « Si l’un des pays membres de l’Eufor prenait activement part aux combats en mettant des troupes à disposition d’une des parties, l’UE devrait reconsidérer l’engagement de l’Eufor », a-t-il prévenu.

Hier, la polémique a été attisée par La Croix. À en croire le quotidien, des troupes spéciales françaises ont pris part aux affrontements de la semaine dernière. Elles auraient coordonné l’attaque de l’armée régulière contre les rebelles à Massaguet, à une cinquantaine de kilomètres de N’Djamena. Elles seraient aussi impliquées dans la bataille qui s’est soldée dimanche par la retraite des assaillants de la capitale. La rébellion tchadienne ne s’est pas privée, de son côté, de parler de la « participation active » des forces françaises dans les derniers combats.

Le ministère de la Défense a apporté un démenti catégorique. « Aucun soldat ni aucune force spéciale n’ont été engagés », a indiqué son porte-parole adjoint, le général Christian Baptiste. « Jamais, il n’y a eu aussi peu d’interventions de la France. Et je prétends même que c’est cela qui est nouveau » , a martelé à son tour le ministre français des Affaires étrangères, Bernard Kouchner.

Les affirmations de La Croix, qui dit s’appuyer sur des « sources diplomatiques et militaires » anonymes, sont invérifiables.

Allées et venues contrariées

Il est toutefois indéniable que les militaires français fournissent à leurs homologues tchadiens, en vertu d’accords de coopération technique, des informations sur les déplacements des colonnes de rebelles. Paris a également livré d’importantes quantités de munitions (16 tonnes) aux fidèles du président tchadien. Quant aux membres du Commandement des opérations spéciales (COS), ils étaient visibles en début de semaine, mais seulement à l’intérieur de la base française. Le seul fait d’armes signalé sur place est l’ouverture du feu pour repousser une attaque des rebelles devant l’aéroport, un lieu considéré comme « vital » par les responsables de l’opération « Épervier ».

Serein malgré tout, le général Ganascia est convaincu d’une reprise dans les prochains jours du déploiement de sa force (3 700 hommes) suspendue par les combats. « Notre capacité opérationnelle initiale est retardée de trois semaines, elle devrait intervenir fin mars », estime-t-il.

Mais le général n’est pas au bout de ses peines. Les rebelles ont pris position entre la capitale et Abéché, et leurs allées et venues sur le territoire tchadien pourraient représenter dans l’avenir une menace quasi permanente. « Nous sommes politiquement neutres, mais ceux qui entreront dans un cycle de violence, dans notre zone de mandat, prennent le risque de se trouver opposés à nous », prévient-il.

Thierry Oberlé


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