Pourquoi le procès d’Hissène Habré, ancien dictateur du Tchad, est historique – France Info

Vingt-cinq ans après sa chute, l’ancien dictateur du Tchad Hissène Habré est jugé à partir de ce lundi à Dakar pour crime contre l’humanité.

On dit de lui qu’il a été un président impitoyable, un chef de guerre paranoïaque et un redoutable stratège. Vingt-cinq ans après sa chute et son exil au Sénégal, l’ancien président du Tchad Hissène Habré est jugé à partir de ce lundi à Dakar devant une cour d’assises spéciales pour « crimes contre l’humanité, crimes de guerre et torture ».

Au pouvoir de 1982 à 1990, Hissène Habré est accusé d’avoir torturé et assassiné plus de 40 000 personnes. Aujourd’hui âgé de 72 ans, l’ancien chef d’Etat encourt trente ans de prison ferme et des travaux forcés à perpétuité. Les débats doivent durer jusqu’au 22 octobre. Francetv info vous explique pour quelles raisons ce procès est historique.

Parce que 4 000 victimes se sont constituées parties civiles

C’était en 1985. Ginette Ngarbay n’avait que 20 ans à l’époque. Habitante de N’Djaména, la capitale du Tchad, elle est embarquée un jour de février par la Direction de la documentation et de la sécurité du régime (DDS), une police politique créée sous le régime du président tchadien de l’époque, Hissène Habré. On lui reproche d’avoir donné à boire à des rebelles du sud du pays et on l’accuse de complicité, rapporte Jeune Afrique. Pendant une semaine, la jeune femme, enceinte, est torturée à l’électricité et entassée avec une trentaine d’autres femmes dans une cellule de 10m2. Elle sera transférée deux mois plus tard dans une autre prison où elle accouchera sans aucune autre assistance que celle de ses codétenues. Elle ne sera libérée, avec sa petite fille, qu’en janvier 1987, sans aucune explication.

Les témoignages de cet acabit sont aujourd’hui nombreux à N’Djaména. A l’époque, le Tchad est en conflit avec la Libye de Mouammar Kadhafi. Les troupes libyennes revendiquent et occupent la bande d’Aouzou à la frontière entre les deux pays. Tripoli soutient Goukouni Oueddeï, président du Tchad, ennemi d’Hissène Habré, alors dissident rebelle. Après la chute d’Oueddeï en 1982, Hissène Habré se proclame président de la République, avec le soutien de la France et des Etats-Unis. Le dictateur engage alors une véritable chasse à l’homme contre ses opposants politiques pendant près de huit ans.

Depuis la chute du despote en 1991, une commission d’enquête tchadienne et des associations humanitaires comme Human Rights Watch ont estimé que plus de 40 000 personnes ont été assassinées ou sont mortes en détention sous le régime d’Habré, et que 80 000 personnes ont été laissées orphelines.

Fait exceptionnel, 4 000 victimes – directes ou indirectes – se sont portées parties civiles pour le procès. Elles sont représentées par un collectif d’avocats, porté par Jacqueline Moudeïna.

Parce que c’est l’aboutissement de vingt-trois années de marathon judiciaire

L’archevêque sud-africain et prix Nobel de la paix Desmond Tutu a qualifié ce procès de « plus grand feuilleton politico-judiciaire qui ait jamais existé ».

Tout commence en 2000. Sept victimes tchadiennes déposent à Dakar une plainte contre l’ancien président en exil au Sénégal. La justice sénégalaise se déclare incompétente, car les crimes auraient été commis en dehors de son territoire national. Les victimes se tournent alors vers la justice belge et demandent son extradition, mais écopent d’un nouveau refus de Dakar.

Un an plus tard, l’ONG Human Rights Watch découvre des milliers de documents de l’ancienne DDS contenant des certificats de décès, des rapports de surveillance et des comptes rendus d’interrogatoires. « Un véritable trésor », selon les mots de Reed Brody, avocat et porte-parole de l’ONG, le jour de la découverte.

En 2012, la situation se débloque avec l’arrivée de Macky Sall à la présidence du Sénégal. A force de persévérance des associations et des survivants, et à la demande de l’Union africaine (UA), le Sénégal accepte d’ouvrir un procès en 2013. Le pays crée un tribunal spécial, les Chambres africaines extraordinaires (CAE), et place à sa tête trois juges africains. Une première en Afrique. Depuis l’ouverture de l’instruction, en juillet 2013, quatre commissions rogatoires ont permis d’entendre près de 2 500 victimes et une soixantaine de témoins.

Parce que c’est la première fois qu’un ancien chef d’Etat africain va être jugé en Afrique pour ce type de faits

« C’est la première fois au monde – pas seulement en Afrique – que les tribunaux d’un pays, le Sénégal, jugent l’ancien président d’un autre pays, le Tchad, pour des violations présumées des droits de l’Homme », a déclaré à l’AFP Reed Brody, avocat et « chasseur de dictateurs » au sein de Human Rights Watch.

La création des Chambres africaines extraordinaires, sous l’initiative de l’Union africaine, est le signal non seulement de la volonté de l’Afrique « de juger les crimes commis sur son territoire, mais aussi de montrer l’exemple », explique Florent Geel, responsable du bureau Afrique de la FIDH (Mouvement mondial des droits de l’homme), à Géopolis.

A la différence de la Cour pénale internationale, les Chambres africaines extraordinaires sont intégrées au système judiciaire sénégalais pour juger ce type d’affaire hors normes. Il s’agit d’une vraie preuve de volonté politique de la part du Sénégal et de l’Afrique de juger ses propres dictateurs, « un signe que les populations ont une réelle soif et un besoin profond de justice, un énorme pas en avant pour le continent », détaille Florent Geel.

Parce que ce procès pourrait conduire à d’autres arrestations de dictateurs

Après Hissène Habré, qui est le prochain dictateur sur la liste ? Selon plusieurs observateurs africains, ce procès doit avant tout être celui d’un système : pour que ce cas « fasse date et école à la fois », « ce jugement devrait se fixer comme tâche d’apprécier les responsabilités personnelles de l’ancien dictateur, évidemment, mais aussi celles de tous ceux qui, à un moment ou à un autre, ont assumé d’importantes fonctions au sein de cette dictature ou joué un rôle éminent dans le fonctionnement et le maintien de celle-ci« , écrit un commentateur dans le journal tchadien Le Miroir.

De son côté, Jacqueline Moudeina estime que le procès « est un signal d’alarme pour tous les dictateurs qui devront un jour être rattrapés pour leurs crimes ».

Cependant, il est trop tôt pour anticiper une hausse de plaintes venues de toute l’Afrique au Sénégal, puisque la présence de l’auteur des faits sur le territoire est indispensable pour déclencher une action pénale. Il faudrait que chaque pays juge ses criminels sur son territoire en utilisant eux aussi la compétence universelle.


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