« Le Témoin »/Commentaire : En attendant la mère des batailles ! – Le Temoin

Il suffit parfois d’un petit souffle, d’une légère poussée pour que l’échafaudage le plus solide en apparence et le mieux élaboré s’écroule. Comme un château de cartes. Il en est ainsi du procès du président Hissène Habré. Mise en scène millimétrée au cordeau, chorégraphie soignée, sophistiquée et rodée, décor somptueux et majestueux — celui du palais de justice de Dakar —, acteurs prestigieux, casting de rêve — pensez-donc, un ancien chef d’Etat africain dans le rôle du prévenu ! —, souffleurs puissants et redoutables. Surtout, surtout, moyens financiers colossaux — six milliards de francs — pour une superproduction dont le succès était d’autant plus garanti qu’elle avait fait sa propre publicité et que les médias du monde entier avaient accouru, un peu à la manière des Rois mages suivant des yeux l’étoile du berger. Sans compter une armée de figurants claudicants, éclopés et amputés transportés du Tchad par avion. Pour compléter la distribution de cette grande pièce de théâtre, des avocats des causes perdues spécialistes des effets de manches et du captage du financement des Ong, un procureur général sans hauts faits d’armes connu jusque-là mais convaincu que son heure de gloire est enfin arrivée, un Tribunal olé-olé. Surtout, surtout, des bonnes consciences occidentales venues de Washington, Paris, Bruxelles et La Haye pour assister à — ou, plutôt, superviser ! — la grande première du jugement d’un ancien « dictateur » africain. Succès au box office garanti, vous dit-on ! Avec tous ces ingrédients, si la pièce ne réussit pas à rester à l’affiche pendant trois mois au moins et à se jouer à guichets fermés, ce serait bien le diable ! Surtout qu’à la veille de la première, il y a eu une répétition médiatique, plus exactement télévisuelle, générale, dans les locaux de la Télévision nationale elle-même avec, dans le rôle du réalisateur le Procureur général Mbacké Fall en personne ! Lequel en a profité pour jouer les guest stars sous les sunlights ! Difficile de résister à pareille opportunité de passer de l’ombre à la lumière, surtout celle des projecteurs de télévisions. Son jour de gloire était arrivé, vous dit-on !

Hélas, la superbe pièce n’a figuré à l’affiche que pendant deux jours avant d’être déprogrammée en catastrophe. Il suffit d’un petit rien, disions-nous, pour que tout s’écroule. A peine levés, les rideaux retombaient déjà sur le spectacle. Pour ce qui est du procès Habré, la première chose qui a fait vaciller sur ses fondements l’édifice judiciaire savamment construit par les Chambres africaines extraordinaires (Cae), c’est le discours magistral du futur bâtonnier de l’ordre des avocats du Sénégal, Me Mbaye Guèye. Lequel, s’éloignant de l’hypocrisie habituelle des discours convenus et de circonstance, a fait la remarque qui fâche. En s’étonnant du fait qu’il n’y ait qu’un seul prévenu dans le box des accusés pour un procès de crimes de guerre, crimes contre l’humanité et actes de tortures (bigre !), le dauphin du bâtonnier Me Hameth Bâ mettait le doigt dans la plaie purulente. « On peut difficilement comprendre que, pour des milliers de morts, il n’y ait qu’une seule personne qui soit jugée ici. Tous les autres mis en cause sont passés entre les mailles du filet par la volonté d’un seul homme qui n’a cure de sa signature » a persiflé Me Mbaye Guèye, l’ancien président de l’Association des Jeunes Avocats du Sénégal. Il faisait bien sûr allusion au satrape qui exerce le pouvoir à Ndjamena.

Bien dit ! Nous, ça fait des années que, dans ces mêmes colonnes, nous nous demandons comment est-ce donc possible de juger le président Habré pour ses crimes supposés sans faire comparaître à ses côtés, à la barre des Cae, l’homme qui avait la haute main sur les commissariats de police, les brigades de gendarmerie et les prisons du Tchad, c’est-à-dire le président Idriss Déby Itno, à l’époque chef de tous les services de sécurité du pays. Car enfin, on ne va pas nous dire que le président Habré a torturé, tué, transporté et enterré lui-même les 4445 victimes supposées de ses atrocités et qu’il était présent dans toutes les officines de la Dds, la sinistre police politique de son époque ? La réponse à la question sur l’absence de Déby coule de source puisque c’est lui-même qui a assuré la plus grande partie du financement du procès de son ancien patron et éternel rival !

Mais surtout, le boulet décisif qui a écrabouillé l’édifice judiciaire des Cae, en particulier celle du maître des poursuites, le procureur Mbacké Fall, c’est, bien entendu, l’intelligence tactique de l’unique prévenu de ce procès à six milliards de francs. Nous voulons parler, bien sûr, du président Hissène Habré. Lequel a montré que sa réputation de stratège militaire n’est pas usurpée. Ce n’est pas pour rien qu’il a infligé une raclée mémorable à la puissante machine de guerre du colonel Kadhafi et qu’il a défait les multiples groupes armés qui écumaient le Tchad dans les années 80 ! Fin renard plus que lion du désert, le président Habré est aussi un redoutable manœuvrier dans la vie de tous les jours. Et en particulier en matière judiciaire. En refusant dès le départ de reconnaître la légitimité des chambres africaines extraordinaires montées de toutes pièces par son successeur à la tête du Tchad, l’Union africaine et l’ancien Premier ministre du Sénégal, Mme Aminata Touré, sous les injonctions des Ong occidentales, en s’abstenant de répondre aux questions des juges de cette Cour financée par Déby, en refusant de comparaître les deux premiers jours du procès et en demandant à ses avocats de s’abstenir de mettre les pieds, dans la salle de théâtre — pardon d’audience ! —du palais de justice, le président Habré a désarticulé totalement la machine des Cae. Comment en effet prétendre tenir un procès équitable lorsque non seulement l’unique prévenu refuse de comparaître, de répondre aux questions de la Cour quand il est transporté de force dans la salle d’audience et, surtout, lorsqu’il n’a aucun avocat pour le défendre ? C’est cette équation difficile à résoudre que Habré a posée au président Gberdao Gustave Kam et au procureur Mbacké Fall. Lesquels n’ont trouvé d’autre solution que de commettre d’office d’autres avocats — pour le compte d’un prévenu qui, non seulement n’est pas indigent mais encore en dispose déjà même s’il leur a demandé de ne pas le défendre ! En conséquence de quoi, ces nouveaux défenseurs venant d’être désignés au pied levé, il a bien fallu leur donner le temps de s’imprégner du volumineux dossier du prévenu qu’on n’ose pas nommer leur client. Ce qui était bien le moins. La Cour était donc obligée d’accorder un délai de 45 jours aux nouveaux avocats, et donc de suspendre les audiences jusqu’au 07 septembre prochain. A la grande fureur des avocats de la partie civile et des prétendues victimes ainsi que des familles de supposés disparus du fait des exactions alléguées du président Habré. Des parties civiles qu’il va bien falloir prendre en charge pendant tout ce temps, à moins de les rapatrier par avion à Ndjamena avant de les ramener ensuite à Dakar. Ne parlons pas des avocats étrangers, de la presse internationale venue en nombre etc. Bref, beaucoup de frais supplémentaires dont on se demande bien qui va les prendre en charge. A moins d’envoyer la facture à Idriss Déby Itno et à Reed Brody de Human Rights Watch. Qu’importe si les responsables des Cae vont pouvoir prolonger d’autant l’existence de ces chambres. Et donc la bamboula !

Certes, le président Habré n’a pas encore gagné la guerre injuste, inique et raciste que lui ont déclarée les puissances occidentales par le biais de leurs Ong et de fantoches comme Idriss Déby Itno et Mimi Touré mais il peut savourer sa joie d’avoir remporté une victoire équivalente, sur le plan symbolique, à celle de Ouadi Doum. Ouadi Doum ? Cette localité du Nord du Tchad où il infligea une défaite mémorable à la soldatesque du colonel Kadhafi. Et puis, n’en doutons pas, d’autres victoires retentissantes sont à venir dans ce procès de la honte et de l’humiliation de l’Afrique. Chapeau bas, nous disons : « bravo, Monsieur le président Habré ! » et au 7 septembre prochain !

Mamadou Oumar NDIAYE
« Le Témoin » quotidien sénégalais


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