«Habré aurait tout intérêt à briser le silence» – Libération

Le procès de l’ex-dictateur tchadien a rouvert le 7 septembre à Dakar (Sénégal). Hissène Habré est notamment accusé de l’assassinat plus de 40 000 personnes. Pour Charles Jalloh, spécialiste de la justice pénale internationale africaine, ce procès est «un moment symbolique important» pour l’Afrique.

Ouvert le 20 juillet puis aussitôt suspendu pour quarante-cinq jours afin que les avocats défenseurs commis d’office puissent prendre connaissance du dossier, le procès de l’ex-dictateur tchadien Hissène Habré se poursuit à Dakar. Les victimes se succèdent à la barre depuis le 7 septembre pour témoigner de la barbarie de l’ancien chef d’état, aujourd’hui âgé de 73 ans. Quelque 4 500 personnes sont à l’origine de la plainte contre Habré. C’est un tournant historique pour la justice africaine. Jamais un chef d’Etat n’avait été jugé par un autre Etat pour des crimes commis contre son propre peuple, pendant un mandat présidentiel. Cette semaine se poursuit le procès de l’ancien dictateur tchadien Hissène Habré devant les Chambres extraordinaires africaines, mises en place spécialement le 8 février 2013, en vertu d’un accord entre le Sénégal et l’Union Africaine.

Hissène Habré est accusé de «crimes contre l’humanité, crimes de guerre et torture». L’origine de ce procès remonte aux années 1982-1990, alors qu’il était à la tête de l’Etat tchadien. En 1990, il est renversé par son ancien bras droit, le chef d’Etat-major de l’armée Idriss Déby, actuel président du Tchad. Habré s’exile alors au Sénégal où il jouit de la protection des autorités du pays. Pendant vingt-cinq ans, l’ancien président y vivra en toute impunité, alors que dès 1992, une commission d’enquête tchadienne publie un rapport accusant Hissène Habré de l’assassinat de plus de 40 000 personnes. Mais rien ne bouge vraiment. C’est au début des années 2000 que des ONG comme Human Rights Watch et d’anciennes victimes du régime commencent vraiment à se mobiliser pour demander justice. Bloqué par le Sénégal pendant des années à cause du refus de l’ancien président Abdoulaye Wade de juger Habré, le procès est enfin programmé sous la présidence de l’actuel président sénégalais Macky Sall, après que l’Union africaine et une Cour internationale s’en soient mêlé. Pour la tenue du procès, plus de 7 millions d’euros ont été déboursés par la communauté internationale, les autorités tchadiennes contribuant à hauteur de 3 millions d’euros.

Selon la Commission d’enquête tchadienne, Habré aurait emprisonné et torturé plus de 200 000 Tchadiens. L’ancien dictateur amené de force dans le box des accusés qualifie ce procès «d’illégal et illégitime» et a depuis quelques jours choisi le silence, insensible et stoïque face aux témoignages des victimes.

Charles Jalloh, spécialiste de la justice pénale internationale africaine et l’un des principaux avocats dans le procès historique de l’ancien président libérien Charles Taylor, revient, pour Libération, sur le procès Habré.
Ce procès représente t-il un tournant pour la justice africaine ?

Il est trop tôt pour le déterminer. C’est en tout cas un moment symbolique important, qui suppose qu’il y a désormais plus de marge de manœuvre pour juger les criminels internationaux en Afrique, par le biais de ces chambres criminelles régionales, créées dans les cours de justice nationales d’un pays membre de l’Union africaine. En d’autres termes, si l’Etat lui-même n’est pas en mesure de mener à bien des poursuites judiciaires seul, il peut le faire avec l’aide d’un autre pays. Ce procès montre aussi que les pays africains sont bien engagés dans une lutte contre l’impunité, un principe que l’Union africaine a soutenu dans l’Acte constitutif de 2000 ; ils sont prêts à assumer leurs engagements.
Pourquoi l’ancien président sénégalais Abdoulaye Wade a t-il refusé de juger Habré à Dakar ?

Etant donné les outils de la législation sénégalaise à l’époque des faits, il y avait une certaine ambiguité juridique quant à la compétence du pays à juger Habré. Une deuxième explication officielle est que le Sénégal seul n’avait pas les moyens nécessaires pour juger Habré, sans le soutien d’autres pays. Le coût de ce procès n’est pas négligeable, surtout pour un pays en développement. Dans le même temps, on a le sentiment qu’il y avait des contraintes politiques pour le président Wade. Il n’a probablement pas souhaité assumer la charge du procès d’un ancien chef d’Etat d’un pays membre de l’Union africaine.
Habré va t-il briser le silence ?

C’est difficile à prédire. Il suffit de regarder des procès du même type qui ont eu lieu dans le passé pour voir que chaque inculpé adopte un comportement différent. Au Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie à la Haye, par exemple, dans des procès très médiatisés, des accusés qui boycottaient le procès ont adopté un comportement très obstructionniste et dilatoire.

Cela a eu lieu également au Tribunal pénal international au Rwanda, et bien sur, à la Cour spéciale pour la Sierra Leone ou, parmi d’autres, l’ancien président libérien Charles Taylor, que j’ai eu le privilège de représenter, a boycotté la procédure. Dans certains cas, et celui-ci tout particulièrement, après une période de pause, le prévenu, pour plusieurs raisons, décide finalement de contribuer au déroulement de la procédure. Il réalise que c’est finalement dans son intérêt. D’un autre côté, dans d’autres cas de figure très médiatisés, les accusés décident de ne pas collaborer. Un cas flagrant de ce type d’attitude concerne l’homme politique serbe accusé de crimes contre l’humanité, Vojislav Seselj. Son silence a quelque peu ridiculisé le déroulement du processus judiciaire. Pour revenir à Habré, d’un point de vue juridique, il aurait selon moi tout intérêt à briser le silence, plutôt que de se distancer.

Clarisse Chick


Commentaires sur facebook