L’incertitude tchadienne – Le Courant

L’affaire délicate des infirmières bulgares en Libye et la visite polémique de M. Kadhafi qui a suivi sont un avant-goût du style Sarkozy à l’international. Les événements actuels au Tchad semblent être la première véritable mise à l’épreuve de la gestion des affaires étrangères du nouveau président.

La situation est à la fois grave et confuse au Tchad, la position de la France est d’autant plus ambiguë. La première raison évidente de cette ambiguïté provient des séquelles de la période coloniale : les Français ont toujours des intérêts en Afrique et comptent les défendre. Mais ils doivent désormais user de finesse pour que leur action n’y apparaisse pas comme de l’ingérence, voire de l’impérialisme. La France doit donc faire preuve de retenue, mais ne doit pas sembler abandonner ses alliés africains, envers lesquels elle reste malgré tout responsable en quelque sorte. Le Tchad constitue par ailleurs un cas particulier dans la mesure où un accord de coopération militaire lie la France au Tchad depuis 1976. Cet accord bilatéral se traduit par le dispositif Epervier, soit la présence de 1450 soldats français sur le sol tchadien pour part dans la capitale N’Djamena et pour part à l’Est du pays, à la frontière avec le Darfour, donc le Soudan, ainsi que le stationnement de six mirages F1. En outre, les Français se sont engagés à apporter un soutien logistique à l’armée tchadienne, lui fournir des munitions et coopérer au niveau du renseignement. D’un point de vue historique, il convient aussi d’ajouter que le Tchad connaît l’instabilité politique due aux rivalités régionales depuis son indépendance en 1960. Les Français sont régulièrement intervenus et ont toujours soutenu certains dirigeants qui leur étaient favorables. La tentative actuelle de la coalition de rebelles, financée par le Soudan, de prendre le pays n’a rien d’original. Cela pourrait même paraître ironique, puisque l’actuel président tchadien Idriss Déby est aujourd’hui menacé par des rebelles utilisant la même stratégie que lui, lorsqu’il s’est accaparé le pouvoir par un coup d’Etat en 1990. En effet, Idriss Déby, qui a d’ailleurs étudié la stratégie militaire en France, avait pris la tête de l’Etat en envahissant la capitale à partir de l’Est avec des bases arrières au Soudan.

L’épreuve du feu international pour Sarkozy

Au sujet des relations de la France avec l’Afrique, comme pour le reste, M. Sarkozy ne s’est pas caché de vouloir introduire une rupture avec le passé. En effet, on remarque déjà cette volonté de changements par rapport à l’ère Chirac : le gouvernement semble avoir retenu les leçons de la crise africaine précédente, en Côte d’Ivoire, et a précipitamment fait évacuer les ressortissants français du Tchad, ainsi que les Européens qui le désiraient, en tant qu’« Etat-pilote »(mission de coordination des mesures de protection de l’ensemble des ressortissants européens en temps de crise), via le Gabon. Ce qui distingue clairement l’attitude de la France sous Sarkozy de celle dirigée par Chirac, c’est pourtant la retenue, le refus d’intervenir face aux colonnes de rebelles qui se dirigeaient vers la capitale, sauf pour défendre le lieu hautement stratégique de l’aéroport, le 2 février dernier. Au contraire, lorsque la menace d’un coup d’Etat avait surgi en 2006, le président Chirac n’avait pas hésité à envoyer un avion Mirage pour tirer un « coup de semonce » sur les colonnes de rebelles. Sarkozy, s’il affirme que la France fera son devoir, ne compte pas intervenir unilatéralement et sollicite l’amont de la communauté internationale avant d’agir. Il en résulte des négociations politiques intenses au sein des Nations Unies au début du mois de février, lors desquelles la France tente de faire adopter une résolution qui légitimerait son intervention au Tchad. Les efforts des diplomates français ont été primés d’une déclaration de l’organisation exprimant son soutien au gouvernement d’Idriss Déby, mais le Conseil de Sécurité demeure bloqué par la Russie et la Chine, cette dernière ayant des intérêts au Soudan, le pays agresseur qui lui vend environ 65% de ses exportations de pétrole.

La mission Eufor mise entre parenthèses

Les rebelles n’ont évidemment pas choisi d’attaquer N’Djamena à cette période au hasard. En effet, un autre élément est crucial dans l’analyse de la situation tchadienne, c’est la mise en place de la mission Eufor. Selon le projet, cette mission de protection des 450 000 réfugiés du Darfour ainsi que des populations déplacées originaires du Tchad et de Centrafrique doit à terme poster un contingent européen de 3700 soldats dans cette région. Or, la présence de la France au Tchad et le fait que la majorité de cette force européenne serait composée de soldats français (2100) avaient déjà engendré de nombreuses réticences de la part des partenaires européens. L’attaque des rebelles a eu pour conséquence de suspendre l’acheminement de la force Eufor du fait des combats. Actuellement, l’attitude de la France, selon les propos du ministre des affaires étrangères Bernard Kouchner, est de vouloir mettre en place l’Eufor au plus vite, afin d’encadrer toute action par une véritable légitimité internationale et de ne pas agir seule. Enfin, il faut aussi prendre en considération les conséquences du soutien relatif de la France au Tchad en termes de diplomatie. Il apparaît que le président tchadien est dorénavant prêt à accorder sa grâce présidentielle, si la France le demande officiellement et si la Constitution tchadienne le permet, aux six membres de l’Arche de Zoé. Ce changement d’attitude du dirigeant tchadien peut surprendre aux premiers abords, étant donné la virulence de la justice du pays qui avait condamné les membres de l’association à huit ans de travaux forcés pour « tentative d’enlèvement d’enfants ». Pourtant, ce revirement est compréhensible, car en diplomatie, même si l’opinion publique n’en a que rarement conscience, des contreparties qui peuvent apparaître comme dépourvues de lien entre elles sont communément échangées. Nous allons donc maintenant voir dans quelle mesure les diplomates français sauront tirer partie de la situation. Plus largement, l’évolution des relations franco-tchadiennes doit être suivie avec intérêt, puisque cela aura sans nul doute un impact important sur les relations futures entre la France et les autres pays africains.

Marlène Goetz


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