Tchad : La révision du plan de maintien de la paix soulève des préoccupations – Irin

Pour certains responsables humanitaires présents au Tchad, la révision du plan élaboré par les Nations Unies et portant sur l’envoi d’une mission de maintien de la paix dans l’est du pays soulève davantage de questions qu’elle n’apporte de réponses concernant le mandat de cette mission, ses règles d’engagement et, plus important encore, sa capacité à aider – ou à entraver – les opérations d’aide d’urgence actuellement menées dans la région.

Ce plan a été proposé par Ban Ki-moon, le Secrétaire général des Nations Unies, le 10 août.

« Il est certain que je suis satisfait de constater ce nouvel engagement [international] en vue du déploiement d’une force, le gouvernement étant quasi incapable d’assurer la sécurité [dans la région] », a déclaré à IRIN Kingsley Amaning, Coordinateur humanitaire des Nations Unies au Tchad.

« Mais voyons à présent comment cet engagement va se traduire en actes », a-t-il ajouté.

Neutralité de l’Union européenne

Le premier objectif de la mission – que, dans son rapport, M. Ban qualifie de « présence onusienne multidimensionnelle dans l’est du Tchad et dans le nord-est de la République centrafricaine » – serait d’aider à protéger les populations civiles, qui, au Tchad, incluent 236 000 réfugiés soudanais et 170 000 personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP), selon le rapport.

« Une des grandes interrogations porte sur la capacité de la mission à conserver sa neutralité », a expliqué M. Amaning. « Elle doit être organisée de sorte que les rebelles la considèrent comme indépendante et déployée exclusivement pour des raisons humanitaires ».

M. Ban demande que cette force soit placée sous le drapeau de l’Union européenne (UE) pendant une période préliminaire de 12 mois, à la suite de laquelle une « opération onusienne de relais » lui succèdera.

Après que le président tchadien Idriss Deby eut rejeté, en 2006, un plan portant sur le déploiement d’une force onusienne, la France, ancienne puissance coloniale qui dispose déjà d’une base militaire au Tchad, a élaboré la proposition actuelle, placée sous l’égide de l’UE.

En juillet, les pays de l’UE ont convenu de commencer à planifier le déploiement potentiel d’une mission de 3 000 hommes, et une mission d’enquête dirigée par l’UE doit arriver au Tchad à la fin du mois d’août.

Certains groupes rebelles auraient déjà rejeté l’idée d’une force de l’UE, qu’ils assimilent à la France. Des troupes françaises basées à N’djamena, la capitale, auraient en effet contribué à faire échouer la tentative d’invasion de N’djamena menée par un groupe rebelle en avril 2006 (bien que ce groupe se soit depuis lors allié au gouvernement).

« Si l’UE est perçue comme partisane, et si les groupes rebelles les attaquent, les Européens qui travaillent pour des organisations non-gouvernementales (ONG) pourraient se retrouver pris entre deux feux », selon M. Amaning. « [Ceux qui rédigent le projet de mission] doivent préparer le mandat très soigneusement et très clairement, afin qu’il n’y ait pas de soupçon ».

Eviter les frontières

Comme d’autres responsables humanitaires avec lesquels IRIN s’est entretenu au Tchad, M. Amaning a exprimé une autre préoccupation concernant le nouveau plan de mission. Celui-ci stipule, en effet, que la mission ne « participerait pas directement [aux opérations menées] dans la région frontalière [située entre l’est du Tchad et la région du Darfour, au Soudan] ».

Selon les responsables humanitaires, il serait dès lors difficile pour cette force d’aider des dizaines de milliers de personnes, au sein de la population la plus vulnérable, celle qui vit le long de la frontière.

D’après un responsable, le plan onusien visant à maintenir les troupes internationales loin de la frontière est une manière d’apaiser le président Deby, qui avait rejeté la proposition précédente ; selon lui, celle-ci portait atteinte à la souveraineté de son pays.

De plus, les relations entre le Tchad et le Soudan se sont envenimées, le président Deby ayant posté un grand nombre de ses soldats le long de la frontière pour faire obstacle aux rebelles tchadiens, qui, selon lui, seraient soutenus par le Soudan et utiliseraient le territoire soudanais comme base arrière. En avril, les soldats tchadiens, qui avaient traversé la frontière, pénétrant ainsi sur le territoire soudanais, ont affronté l’armée soudanaise.

Toutefois, le déploiement d’une force internationale qui ne protègerait pas la frontière, selon un responsable humanitaire qui s’est exprimé sous couvert de l’anonymat, aurait pour conséquence possible de provoquer « un mouvement de population soudain et spontané, susceptible de se muer en cauchemar logistique, dès que les personnes déplacées se rendront compte qu’elles ne sont pas dans une zone protégée par la communauté internationale ».

D’après ce que M. Amaning et d’autres responsables humanitaires ont révélé à IRIN, la force internationale ne devrait pas assurer le respect de la frontière, mais uniquement aider à assurer la sécurité des civiles qui vivent le long de la frontière.

La bonne nouvelle, selon M. Amaning, c’est que la frontière elle-même n’est pas la cause principale des problèmes humanitaires qui touchent la région, contrairement à un point de vue partagé par un grand nombre de personnes et selon lequel les violences perpétrées dans l’est du Tchad seraient davantage un débordement en provenance du Darfour voisin (Soudan), plutôt qu’un conflit armé domestique.

« Non. Le problème [des déplacements massifs] est principalement le résultat des flambées de violence qui ont lieu à l’intérieur même des frontières [de l’est du Tchad] », a-t-il affirmé.

« Mais nous pensons seulement que c’est une erreur de déterminer une zone géographique donnée [dans l’est du Tchad] où une force internationale pourrait ou ne pourrait pas aller », a ajouté M. Amaning.

Qui est responsable de la sécurité ?

Le plan révisé de M. Ban comporte un troisième point nouveau : la force internationale ne devrait assurer qu’une « sécurité dans l’ensemble de la région », et laisser à la police et à la gendarmerie tchadiennes le soin de « maintenir l’ordre public dans les camps de réfugiés et de PDIP ».

Plusieurs responsables internationaux basés au Tchad ont expliqué à IRIN que les populations de l’est du Tchad avaient perdu confiance en les forces de sécurité tchadiennes, qu’elles croient désormais incapables de les protéger.

La proposition de M. Ban appelle à la création d’une force spéciale tchadienne « composée d’officiers de police et de gendarmes qui seraient triés sur le volet, sélectionnés, entraînés et aidés, d’un point de vue logistique et matériel, par la présence onusienne ».

Mais la véritable interrogation porte sur l’image de neutralité que pourront véhiculer les forces de sécurité tchadiennes en plein conflit armé complexe – à la fois international, civil et intercommunautaire.

« Les soldats internationaux risquent de se trouver au beau milieu d’un conflit qu’ils ne comprennent pas », a déclaré un responsable. « Comment peuvent-ils l’interrompre ? Comment peuvent-ils faire en sorte que les parties se parlent ? ».

Pourtant, malgré les appréhensions, les responsables humanitaires avec lesquels le journaliste d’IRIN s’est entretenu se sont accordés sur la nécessité d’une présence internationale. « Nous demandons [une force de protection internationale] depuis plus d’un an », a déclaré M. Amaning. « Nous sommes principalement préoccupés de voir que rien n’a été fait jusqu’ici et que l’insécurité est croissante ».

« Et nous attendons toujours l’arrivée des troupes de maintien de la paix ».


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