Darfour : Radioscopie d’un conflit – realités

Le Darfour, « pays des Four », peuple africain à majorité sédentaire, est la province de l’Ouest du Soudan dont la superficie est à peu près équivalente à celle de la France. Comme le souligne François Grünewald(1),

« le pays des Fours a toujours représenté un enjeu particulier dans l’échiquier soudanais. Intégré au Soudan en 1916 durant la colonisation anglo-égyptienne, cet ancien sultanat fait partie de la zone de transition entre le désert au Nord et les zones de climats plus tropicaux. Aire de rencontres, d’échanges mais aussi de confrontations entre les nomades sahariens, les agro-pasteurs sahéliens et les agriculteurs sédentaires, le Darfour est un « kaléidoscope » de groupes ethniques organisés en tribus et clans, avec systèmes de relations inter communautés à la fois très structurés et très hétérogènes ».

En février 2003, en pleine négociation de paix entre le Nord et le Sud sous l’égide des Etats- Unis, une rébellion armée éclate dans cette région, foyer culturel, intellectuel et économique du Soudan. Elle s’articule autour de deux mouvements rebelles : le Mouvement de Libération du Soudan (MLS) et le Mouvement Justice et Egalité (MJE), lié à la mouvance de Tourabi. « Le MLS, étroitement lié à la rébellion laïque du Sud (MLPS), présente une approche visant à l’unité du Soudan, unité refondée sur de nouvelles bases, sur la conception d’une nation pluriethnique et pluri-religieuse ».

Des causes structurelles

La problématique de fond se structure autour du mode de vie des populations de la région conjugué à certains facteurs aggravants. Du Sénégal au Soudan, des altercations surviennent régulièrement entre pasteurs nomades en quête d’eau et de pâturages pour leurs troupeaux, et cultivateurs sédentaires cherchant à protéger leurs cultures et leurs champs. La prolifération des armes, l’explosion démographique, la désertification (poussant les nomades à rechercher des terres plus au Sud) et les sécheresses de plus en plus fréquentes rendent la compétition pour l’eau et les terres de plus en plus vive. En ce sens, le conflit du Darfour est un conflit pour le contrôle de territoires.

Aujourd’hui, la prolifération des armes légères, source d’une violence exponentielle, a considérablement réduit, voire anéanti, la capacité «indigène » (traditionnelle) de gestion des conflits. Cet état de fait est amplifié par la stratégie de Khartoum consistant à armer certaines tribus nomades « arabes » afin de s’en servir comme relais, beaucoup moins coûteux, que l’armée régulière (politique de cooptation).

Par ailleurs, le conflit du Darfour, nouvel abcès de fixation pour le Soudan, est étroitement lié à des considérations économiques et politiques. Survenant alors que le Nord et le Sud s’accordent sur un partage du pouvoir et des ressources, il n’est qu’un moyen destiné à légitimer les revendications des populations du Darfour marginalisées et aspirant à un partage plus équitable des ressources et à une participation au pouvoir.

Dès le début des années 1990, un réel sentiment d’abandon et de mise à l’écart avait entraîné des tensions armées réprimées rapidement par le pouvoir central. Cette profonde distanciation entre un centre contrôlant le pouvoir et les richesses et des périphéries marginalisées et négligées est à la base de la conflictualité soudanaise, son ossature sur laquelle vient se greffer un ensemble de facteurs amplifiant l’antagonisme, notamment l’ingérence des puissances étrangères.

En réponse, comme de nombreux officiers de l’armée soudanaise sont originaires de la région, le gouvernement central décide de s’appuyer sur des milices locales et de leur donner libre cours, suivant une méthode déjà employée par le passé et ayant fait ses preuves : la guerre par « proxi », basée sur le recrutement et l’armement de milices arabes, les Jenjawids. Dans cette région, le recours à ce procédé est aussi vieux que l’esclavage : les antagonismes entre les différentes ethnies et peuples s’inscrivent dans le temps long.

Déformation occidentale

Ignorant le passé et les réalités locales, de nombreuses ONG et certains analystes ont rapidement conclu à l’émergence d’un nouveau conflit racial et religieux, cherchant ainsi à fustiger le gouvernement de Khartoum. Rentrant d’une mission au Soudan, le Représentant du Royaume-Uni, Emyr Jones Parry, a estimé, le 15 juin 2006, au Conseil de Sécurité que le conflit du Darfour était mal compris, expliquant que les termes « gouvernement », « rebelles », « Arabes » et « Africains » étaient souvent des simplifications excessives d’une situation plus complexe sur le terrain.

Qu’ils soient qualifiés d’Arabes ou d’Africains, tous les acteurs impliqués dans le conflit sont des indigènes et des noirs en grande majorité musulmans. Tueries entre musulmans, il ne s’agit pas d’un conflit d’origine religieuse. Quant à la notion d’Arabe, difficile à définir, elle est essentiellement culturelle. Les milices Jenjawids sont arabes car elles ont été arabisées, certes antérieurement aux tribus Massalits, Arawas, Zaghawa etc, mais ces dernières l’ont été aussi. Par ailleurs certains Jenjawids, simples mercenaires, ne se reconnaissent pas en tant qu’arabes. Ainsi, dans la province du Darfour, tout le monde peut être considéré comme « arabe » ou arabisé car parlant la langue arabe. Opposer « Arabes » et « Africains» relève de l’abus de langage. En effet, il est « impossible de distinguer des Noirs « africains » des « Arabes » dans une région où tout le monde est noir et où les mariages et les mélanges ont depuis longtemps effacé toute distinction de ce genre ».

Les voies de la paix

La nécessité d’un règlement politique englobant les différentes problématiques soudanaises s’impose. Sans se concentrer sur le partage du pouvoir et des richesses, l’essentiel est d’instaurer une véritable conscience nationale soucieuse de pacifier le pays et d’harmoniser la société. Les interventions étrangères ponctuelles ne font que calmer une situation conflictuelle qui explosera ultérieurement, que ce soit au Darfour ou ailleurs.

En effet, le champ soudanais, à la croisée des ambitions égyptiennes et des rivalités structurelles de la Corne de l’Afrique, est caractérisé par une conflictualité endémique appelée à durer, voire à s’amplifier. Les antagonismes profonds alimentent un potentiel de dérapage difficilement maîtrisable. Cette région, à la bordure du Sahel et point de convergence de multiples ingérences étrangères, ne parvient pas à se doter de moyens permettant d’assurer son autorégulation ni à promouvoir un ensemble régional stabilisateur. Chaque conflit surmonté met un terme à des tensions tout en en recréant d’autres, témoignant d’un réel « bouillonnement géopolitique », fruit de la volatilité, de la précarité et de la complexité des alliances régionales. Les conflits au Soudan sont étroitement liés les uns aux autres : « Lorsqu’un carreau de la mosaïque craque, c’est toute la fresque qui risque de se désintégrer».

En ce sens, sur le long terme, une reprise de la guerre avec le Sud du pays n’est pas à exclure et une dissidence dans une autre région soudanaise est concevable. Le conflit du Darfour, qui s’inscrit dans cette logique, n’en constitue que le point de départ, le point annonciateur. Fin mars 2005, une nouvelle rébellion à l’Est, déclenchée à la suite de la fusion du Congrès Beja et des Lions Libres, est réprimée dans le sang dans la région de Port-Soudan. La province du Kordofan occidental risque de basculer à tout instant. L’imbroglio soudanais menace de s’effondrer sous l’impulsion de forces déstabilisatrices échappant à toute forme d’auto-régulation : le Soudan n’est pas parvenu à trouver son point d’équilibre stratégique : il oscille en permanence !

Cette grille de lecture est aggravée par les tensions inhérentes à la lutte opposant les grandes puissances quant à la sécurisation de leurs sources d’approvisionnement en pétrole (diminuer leur dépendance à l’égard du Moyen-Orient) et en matières premières (bauxite et uranium). Par ses réserves, dévoilées et potentielles (1,5 milliard de barils et possibilité pour 3 à 4 milliards), le Soudan et la région du Darfour (partie méridionale au sud de Nyala), constituent un point névralgique de cette stratégie (lutte entre les USA et la Chine pour le contrôle du pétrole africain).

La Chine et dans une moindre mesure la Russie, pèse lourdement dans le jeu des ingérences étrangères. 6% du pétrole importé par la Chine provient du site de Muglad (Pékin achète 65 % de la production pétrolière soudanaise). Par voie de conséquence, le pouvoir soudanais bénéficie du soutien politique, diplomatique et militaire de Pékin. En effet, la Chine fournit significativement l’armée soudanaise en armements divers tels que des chasseurs bombardiers Fantan, des véhicules blindés, des kalachnikovs, des munitions etc. Néanmoins, il convient de relativiser car Pékin, tout en défendant légitimement ses intérêts stratégiques, ne « prodigue pas un soutien jusqu’au-boutiste au régime de Khartoum, contrairement à ce que les Occidentaux veulent faire croire lorsqu’ils lui attribuent tout le poids de la responsabilité ». Plus spécifiquement, sur la douzaine de résolutions du Conseil de Sécurité de l’ONU adoptées depuis l’été 2004, la Chine s’est toujours abstenue (en tempérant lors des négociations) sans pour autant utiliser son droit de veto ».

Un voisinage stabilisateur

Par ailleurs, la porosité des frontières de l’espace sahélien et la forte interdépendance des Etats qui le composent révèlent une réelle unité géopolitique des champs soudanais et tchadien. Le Darfour, longtemps éclipsé par les conflits de voisinage, génère à son tour une nouvelle problématique aux développements insoupçonnés. Compte tenu de ses répercussions, il devient à son tour un point focal aggravant la conflictualité régionale.

Outre la contagion au Tchad résultant des liens ethniques, des flux de réfugiés et de la rivalité entre le pouvoir tchadien et le gouvernement de Khartoum, la déstabilisation de la Centrafrique suite à des attaques menées par des groupes rebelles (partis du Sud Darfour) entre le 30 octobre et le 10 novembre 2006 témoigne du potentiel déstabilisateur du conflit du Darfour : le cancer menace de se généraliser et d’entraîner l’ensemble de la région dans le chaos.

La mobilisation de l’ONU

La récente mobilisation de la Communauté Internationale, sous impulsion américaine, dans le règlement du conflit du Darfour (signature d’un accord de paix le 5 mai 2006 à Abuja) témoigne de la ferme volonté de stabiliser ce champ et d’une prise de conscience des dynamiques géostratégiques risquant d’embraser le théâtre sahélien. En effet, les USA n’ont cessé de multiplier les pressions (menace de sanctions financières, de création d’une zone d’exclusion aérienne ou d’un embargo naval etc) sur le gouvernement soudanais afin qu’il accepte le déploiement d’une OMP des Nations-Unies (Casques bleus) dans le Darfour. Le 31 août 2006, le Conseil de Sécurité de l’ONU approuve le déploiement d’une force au Darfour : il s’agit d’augmenter les effectifs de la Mission de l’ONU au Soudan (Minus) de 12.273 Casques bleus actuellement déployés au Sud à 20.000 hommes. douze pays ont voté pour et trois se sont abstenus : la Chine, la Russie et le Qatar.

A la fin décembre 2006, soufflant le chaud et le froid, Khartoum campe sur ses positions et refuse un tel déploiement, assimilé à une ingérence dans ses affaires intérieures et à une tentative de recolonisation du Soudan. En effet, « les tendances nationalistes sont facilement ravivées face à la menace d’une intervention internationale. Les appels au djihad contre une opération de maintien de la paix (OMP) ont déjà résonné, non seulement au Darfour, mais aussi dans certaines mosquées à Khartoum ».

Face à une montée en puissance des pressions, les 11 et 12 juin 2007, lors de la conférence sur le Darfour tenue à Addis-Abeba, le président soudanais donne son accord de principe sur le déploiement d’une force hybride composée de troupes de l’Union Africaine et de l’ONU (casques bleus). A ce stade il devrait s’agir selon des sources de l’ONU d’une force de 20.000 soldats, 4000 policiers (avec une composante terrestre et aérienne) et une composante civile d’un millier de personnes avec un budget estimé à 1 milliard de dollars par an. Dans les faits, de nombreuses réticences et réserves subsistent (financement, pays participants, commandement, logistique, mandat etc), risquant d’entraver significativement ce déploiement prévu pour le début de l’année 2008.

Cette méfiance s’est traduite par l’absence remarquée du gouvernement soudanais et de l’UA à la conférence du Groupe International de Contact sur le Darfour élargi à la Chine et à l’Afrique du Sud tenue à Paris le 25 juin 2007. L’objectif affiché était de tenter d’esquisser « un consensus international sur les actions à mener au cours des prochaines semaines ». Selon de nombreux analystes, les résultats sont plutôt décevants. En réalité, cette initiative s’inscrit dans le cadre d’une montée en puissance de l’audience et de l’influence de certains lobbies très puissants d’origine américaine et française, à l’image de « Save the Darfour » et du « Collectif Urgence Darfour» soutenu significativement par Bernard Kouchner et Bernard-Henri Lévy. Toutes ces organisations sont condamnées par les nombreuses ONG humanitaires agissant sur le terrain car organisant un véritable battage médiatique et suggérant des orientations et des positions ne tenant absolument pas compte des réalités et des spécificités du terrain.

En effet, comme souligné par Philippe Bernard dans Le Monde (22 juin 2007), « des associations humanitaires comme MSF (Médecins sans frontières) ou MDM (Médecins du Monde) refusent de voir leurs lourdes difficultés sur le terrain instrumentalisées pour justifier une stratégie militaire à l’irakienne


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