La fin d’une époque : Deby a failli être lynché à Wour

Le Tchad est un pays militarisé où l’élément militaire tient une place prépondérante dans l’échiquier militaro-politique du Pays. Le personnage de « ComChef ou Cemga » est un pion essentiel après le Chef Suprême des Armée qui est en fait le Chef d’Etat lui-même. Ayant occupé tous ces postes, Mr Deby se confond à l’armée, il se voit comme ayant droit de vie et de mort sur tous les éléments des forces de sécurité et de défense. Sa promiscuité avec les militaires est flagrante, il ne se sent à l’aise qu’à leur milieu ; il distribue les grades comme des gâteaux et les rétrograde aussitôt come dans un jeu d’enfant ; il leur gratifie des véhicules de dernier modèle, des maisons clé à main ou des terrains vierges appartenant à l’Etat sans discernement. De même il lui arrive d’humilier les hauts gradés, les emprisonner ou le faire chicoter par ses garde de corps en sa présence pour entendre la musique, dit-il, entendez par là les cris et les gémissements de l’infortuné.

Le comportement de Deby dans l’armée est plus cacophonique que celle observée dans l’administration civile. Pourtant l’armée est un corps particulier qui a des règles et des règlements très pointus. Or, au royaume de Deby, il suffit de lui rappeler un de nombreux combats au nord où il aurait excellé, l’heureux causeur sort avec une V8 assaisonnée d’un haut grade dans les semaines à venir.

Ces gesticulations immondes au sein d’un corps sain comme l’armée font que les cadres militaires du sud qui sont généralement de l’ancienne classe, n’ont jamais considéré Deby comme un bon soldat : de la 1ère génération en passant par ses anciens et in fine ses promotionnaires, tous sans exception le considèrent comme un délinquant ayant la gâchette facile et qui a eu une chance hasardeuse de gravir le sommet de l’Etat ; cela lui permet de prendre une revanche contre l’histoire en banalisant et en piétinant les symboles sacro-saints de la République.
Inversement, Deby est considéré au nord du pays comme un Dieu vivant sur terre ; il est tout : le stratège, le brave, le téméraire. . . .et curieusement presque tous les combattants de toutes les communautés de toutes les régions du nord s’inclinent devant lui. Même ceux qui sont connus pour leur bravoure légendaire et leur rang social dans leur communauté respective, deviennent sourds muets devant lui pour ne pas dire comme des feuilles des papiers exposées aux vents. Pour sa glorification chacun lui attribue un sobriquet spécifique du village : « dougli » (lion) chez les goranes ; « maagli » (chameau mâle en rut) ; « Abou-ragaba » (l’homme au long cou) chez les arabes ; « tad kougnid » (l’enfant zaghawa) chez les tamas etc, etc .

Ainsi dans tous le nord, on compte au bout des doigts les officiers qui ont osé l’affronter ou qui lui ont craché la vérité les yeux dans les yeux en le ramenant à sa juste valeur : un voyou frustré et complexé qui rehausse la nullité et piétine l’excellence.

Toute cette image idyllique mais chimérique vient de s’écrouler à Wour le 25 août 2016 lors de sa visite surprise. En effet lors de cette visite, Deby, comme à son habitude, s’en était pris sans introduction aux troupes réunies pour la circonstance les traitant de tous les mots d’oiseaux : voleurs, trafiquants, convoyeurs de drogues et complices des rebellions au Nord . . . Pour finir, il leur a donné 6h pour qu’on lui désigne les vrais coupables qui seront embarqués dans son avion ; ceci dit, il a donné l’ordre à son Ministre et au Cemga et le DG/Ans de suivre ce dossier et il s’était retiré pour prendre du repos.

A son retour au camp, le Sultan a trouvé une situation pour le moins inédite : d’une part des militaires remontés en bloc et d’autre part ses collaborateurs qui ont l’air de sortir tout droit des caveaux centenaires. En effet les soldats et leurs chefs unis comme les doigts d’une main, n’ont pas marché sur le dos de la cuillère et n’ont pas mâché leurs mots traitant le Chef Suprême des Armées de tous les noms d’oiseaux et comble d’affront. Ils lui ont confirmé mot à mot qu’ils s’adonnaient effectivement à tout ce dont le Sultan les accuse. Devant un Deby ahuri et hébété les militaires lui ont asséné : « depuis 3 ans passés, avez-vous envoyé quelque chose aux unités de Wour? Solde ? Vivres ? Carburant ? Médicaments ? Tenues ? Rien de tout cela, et vous venez aujourd’hui les mains vides pour nous insulter au lieu de nous féliciter de notre endurance? » Le ton a monté et selon notre correspondant la situation a failli prendre une tournure dramatique n’eut été l’intervention très courageuse du DG/Ans qui, tantôt menaçant tantôt suppliant a pu calmer les ardeurs des soldats.

Egal à lui-même, pour toute réponse face à cette fronde, le Sultan se tourna vers son tout nouveau ministre et son Cemga pour décharger sa bille en les traitant d’irresponsables et incompétents et responsables de tous les maux dont souffre l’armée. C’est du Deby tout craché. Sans dire un mot en direction des mutins qui lui font face avec dédain, le Chef a fait demi-tour la panique dans les yeux pour regagner son avion et quitter les lieux en catastrophe. Le lion s’est trouvé sans crocs ni griffes, un simple bâton suffit pour le tenir à distance.

Arrivé à N’djamena, le Sultan n’a trouvé d’autres réponses à la fronde de son armée que la rupture des relations diplomatiques avec la Libye accusée d’être à la base de la mutinerie. C’est une farce destinée à cacher l’humiliation qu’il a subie devant ses collaborateurs et ses garde-corps. Rompre les relations avec la Libye, c’est défoncer une porte déjà ouverte ! Depuis l’assassinat de Kadhafi, l’Ambassade ouvrait ses portes symboliquement grâce à un tchado-libyen natif d’Abéché de mère Maba pour montrer juste son existence !

Quelle conclusion tirée de cette nouvelle situation ? En Afrique et partout ailleurs, tous les dictateurs tirent leur puissance de l’armée mais quand celle-ci commence à ne plus répondre aux injonctions du tyran, il faudrait se rendre à l’évidence qu’une page est en train d’être tournée. Cela nous rappelle les cas des anciens Présidents Mobutu et Habré qui avaient eu à subir les desideratas de leur armée au crépuscule de leur pouvoir. De même, ce qui s’est passé à Wour n’est pas un cas isolé. Selon différentes sources, indépendamment de la situation désastreuse en tout point de vue que traverse le pays, la tension est palpable dans les milieux « Béris » qui assistent impuissamment à l’effritement « de leur pouvoir » à vue d’œil. Même la cohorte des généraux qui accompagnaient le Sultan sont arrivés à la conclusion que les dés sont déjà pipés. Alors à quand le réveil alors ?

Correspondance particulière
N’djaména – Tchad


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