Avec les déplacés du lac Tchad, chassés par les tueries de Boko Haram – Le Monde

Des silhouettes tremblantes se détachent sur un horizon irradié. Du sable blanc, la chaleur s’élève déformant les contours du paysage. Une tache brune. Serait-ce un arbre ? Non. Une autre tache, cinabre, la suit. Puis une turquoise. Bientôt rejointes par des centaines de points colorés et mouvants. Un camp se forme.

« Par humanité, je me devais de les accueillir »

Pas moins de 56 000 déplacés ont trouvé refuge sur vingt-deux sites du département de Lioua dépassant la population locale qui était de 49 889 habitants. Mais il y a de la place dans le désert et les chefs locaux se sont montrés solidaires. Comme ici dans le village de Koudouboul (100 habitants) où le chef, Slama Abakar Badram, 49 ans, a reçu à bras ouverts 800 déplacés du village de Karnakouya situé à 55 km. « Par humanité, je me devais de les accueillir, lance-t-il. Ce sont des voisins, des frères et dans une crise comme celle-ci, nous devons nous montrer »

Les habitants de Karnakouya ont fui leurs maisons après plusieurs attaques des hommes de Boko Haram. « Ils ont égorgé le chef d’un village voisin, j’ai vu son cadavre de mes propres yeux, raconte Boulama Ahmad Ali Boucar, 58 ans, chef de Karnakouya. Puis, pendant les nuits suivantes, ils ont incendié d’autres villages alentour. On entendait les coups de feu. Ils ont aussi brûlé la grande antenne téléphonique. La flamme portait loin. Elle éclairait la plaine et l’on voyait les silhouettes des gens en fuite. J’ai organisé le départ des habitants de mon village. Nous avons laissé nos biens, nos maisons et notre bétail derrière nous. Désormais tout est détruit. »

Ce matin, les femmes des deux villages réunis sont assises sous le grand savonnier de Koudouboul, seule flaque d’ombre dans la fournaise. Elles attendent leur tour pour rendre visite aux infirmières des cliniques mobiles de l’Unicef. Chaque semaine depuis quatre mois, ces camionnettes chargées de médicaments se rendent dans les six sites de déplacés du district de Lioua. Aujourd’hui, elles se sont arrêtées à Koudouboul.

« Nous recevons trente à quarante patientes par jour, avance Koutou Kalin Perside, l’une des sages-femmes de cette clinique mobile. Nous nous occupons principalement des femmes enceintes qui souhaitent réaliser des consultations pré ou postnatales. Nous effectuons des campagnes de vaccination et leur proposons aussi le dépistage du VIH. J’ai remarqué que de nombreuses déplacées sont sujettes à des douleurs lombo-pelviennes et à des gastralgies (inflammations gastriques). Il y a aussi un taux élevé de femmes séropositives. Deux sur les vingt rencontrées ce matin. »

Matériel d’agriculture

La plus jeune des deux a 16 ans. Elle s’appelle Yango Mamad. Elle est enceinte de huit mois. C’est sa première grossesse. « Je suis venue voir les infirmières parce que j’ai des œdèmes un peu partout, mais surtout aux pieds, confie-t-elle. L’infirmière m’a dit que c’était dû à mon alimentation. Comme tout le monde ici, je mange du maïs avec du bongo [sauce à base d’herbes et d’épices]. Même si c’est rarement à ma faim. » Yango est une déplacée de Karnakouya. Elle ne s’est rendu compte de sa grossesse qu’une fois arrivée à Koudouboul. Depuis qu’elle a quitté Karnakouya, elle n’a revu qu’une fois son mari, un marabout d’un village voisin. C’est lui qui l’a mise enceinte. C’est lui aussi qui lui a transmis le sida.

« Nous allons lui >donner explique Koutou Kalin. Heureusement pour Yango, l’Etat tchadien a rendu gratuit le traitement en 2007. « Quand il sera né, son enfant recevra aussi du sirop ARV, poursuit la sage-femme. Cela fera diminuer le taux de charge virale. Mais il est difficile à dire si son enfant sera séropositif. Elle en est déjà à huit mois de grossesse. »

Pour l’instant, ce qu’espère Yango comme les autres déplacés, c’est de trouver une alimentation suffisante. « Le gouvernement et les humanitaires nous donnent de quoi boire et manger, du maïs, du sorgho, du riz, mais nous n’en avons pas assez », dit-elle. Une solution pour Slama Abakar Badram, le chef de Koudouboul, serait que l’Etat fournisse du matériel d’agriculture plutôt que des sacs de riz : « Ainsi nous n’aurons plus besoin de dépendre d’une  aide extérieure pour la nourriture. » Mais ça, c’est un projet à long terme. L’urgence c’est le mois de ramadan qui vient dans une semaine et laisse la communauté face à un dilemme. « Déjà que le jeûne est difficile dans cette région en temps normal, alors devoir se priver  de nourriture quand on est affamé », lâche, comme pour lui-même, le chef déplacé de Karnakouya. Un ange passe. A Koudouboul, ce sera Dieu ou la survie.


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