Au Tchad, comment se reconstruire après les dégâts d’une grossesse précoce – Le Monde

Aïcha a trouvé la paix et le silence dans le quartier le plus bruyant de la ville. A Dembé, où se tient le grand marché de N’Djamena, capitale du Tchad, les commerçantes agitent leurs poissons boucanés ou leurs mangues rousses. Elle est calmement assise dans sa tanière de tentures. De flamboyants tissus décorent du sol au plafond cette petite pièce au fond d’une cour où elle vit avec sa fille de 10 ans, Fatime. Quand elle ne passe pas du temps avec elle, Aicha coud des pagnes, des draps, des chiffons dans un atelier de réinsertion des femmes victimes, comme elle, d’une fistule.

Aïcha Hamid est née il y a vingt-huit ans sur une île isolée du lac Tchad dans le département de Dagana. Une enfance de village comme tant d’autres, avant une adolescence difficile. « Ma famille m’a donnée en mariage à 14 ans et je suis tombée enceinte juste après, confie-t-elle. A l’accouchement, le travail a été très compliqué. Je suis restée plusieurs jours à la maison sans réussir à mettre au monde malgré les contractions. Au bout d’une semaine, on m’a amenée à l’hôpital de Dagana en charrette. J’y suis restée en travail pendant trois jours encore. Les médecins disaient que mon bassin était trop petit. Quand l’enfant est finalement sorti, il était mort-né. »
Adultère ou maléfice…

En soignant Aïcha, les sages-femmes remarquent que de l’urine s’écoule en permanence par son vagin. L’appui prolongé de la tête du bébé contre la filière pelvienne a arrêté l’afflux sanguin dans les tissus qui séparent la vessie, du vagin et du rectum. Ce qui a entraîné une nécrose puis une fissure. En termes médicaux, c’est une fistule obstétricale. « Ce sont des pratiques comme le mariage des enfants et les grossesses précoces qui sont à l’origine des fistules obstétricales, car le corps de ces filles n’est pas encore prêt à accueillir un enfant », explique Micheline Youtoudjim, ambassadrice au Centre national du traitement des fistules à N’Djamena. Une structure qui opère plus de 130 femmes tchadiennes atteintes de fistule chaque année.

N’ayant pas les compétences pour réaliser une opération de reconstruction à Dagana, les sages-femmes conseillent à Aïcha de se rendre dans la capitale, où l’intervention chirurgicale sera gratuite. La famille s’y oppose. Le voyage coûte cher. Il faut louer une voiture pour 50 000 francs CFA (76 euros). Pendant trois mois, Aïcha reste à la maison, où elle est mise en quarantaine dans une case isolée, car la fistule a engendré une incontinence chronique. Sa famille dit ne plus « supporter les odeurs ». « Ils disaient que ce n’était pas la fistule qui me troublait et que, de toute façon, je ne pouvais pas être guérie », avance-t-elle. Dans les milieux traditionnels, la fistule est souvent considérée comme la punition de Dieu pour un adultère ou le résultat d’un maléfice, non celui d’un accouchement juvénile compliqué.

« Après trois mois, les douleurs étaient toujours aussi fortes et je ne pouvais toujours pas me tenir debout. » Coupant court aux débats familiaux, la mère d’Aïcha décide de vendre toute sa vaisselle au village pour payer à sa fille le trajet jusqu’à N’Djamena. Arrivée à la capitale, Aïcha passe un mois avec sa tante. Elles arrivent à prendre rendez-vous à l’Hôpital de la liberté. L’opération se déroule bien et elle n’aura pas besoin de revenir, ce qui est assez rare dans les cas de fistule.

Comprenant sa situation familiale compliquée, les infirmières lui proposent de rester à N’Djamena pour intégrer un atelier de réinsertion où elle pourra apprendre la couture, gagner un peu d’argent et débuter une nouvelle vie dans la capitale. Aïcha accepte et emménage chez sa tante. Son mari, resté au village, s’inquiète de voir sa femme partir ainsi. Il décide de la rejoindre. Elle l’accepte et une année plus tard, tombe enceinte à nouveau. « Quand je lui ai dit qu’à cause de la fistule, je ne pourrai plus accoucher par voie basse mais qu’on devra me faire une césarienne, il s’est fâché, raconte Aïcha. Il a dit qu’il me croyait guérie, mais que si c’était pour refaire une opération, il préférait partir. Et c’est ce qu’il a fait. » Elle sert son pouce dans son poing : « Tu sais, ce sont les principes du village. »

« Vivre décemment »

Pour ses 18 ans, Aïcha donne naissance a une petite Fatime, qu’elle élève seule. Aujourd’hui Fatime a 10 ans et quand elle est à l’école, Aïcha en profite pour se rendre dans un nouvel atelier de couture de l’Association pour la réinsertion de femmes victimes de la fistule. Avec une trentaine de femmes dont elle partage une histoire commune, Aïcha poursuit sa formation de couturière sous la bienveillance de Balthazar Djimalde, chef couturier de l’association. « Je leur apprends à découper des modèles simples, à utiliser une machine pour coudre des pagnes, des draps, des vêtements et des chiffons », lance-t-il. Le regard pétillant, Aïcha soulève le couvercle du coffre vert de l’atelier où s’entasse toute la production mensuelle des apprenties.
Aïcha chez elle avec sa fille Fatime, 10 ans.

« Nous avons nos clients réguliers, explique Balthazar, notamment un prêtre italien qui achète en quantité et revend en Italie. Il prend pour 150 000 francs CFA (229 euros) de vêtements et de nappes à chaque fois qu’il vient. Le reste de la production, on essaie de l’écouler localement, mais on ne trouve pas beaucoup preneur en ce moment. Le Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA) qui soutient l’atelier a réduit la petite aide qu’il donnait aux couturières et en plus les ventes ont baissé. Les femmes préfèrent donc se débrouiller à faire du petit commerce qui leur rapporte un peu plus. »

Aïcha aussi doit donc aussi avoir un deuxième emploi. Après l’atelier, les soirs, elle se rend au marché pour vendre de la bouillie de riz. « Je gagne entre 2 500 et 5 000 francs CFA (entre 4 et 8 euros), ça permet de payer l’écolage de ma fille. »

Mère célibataire, elle a bien tenté de se remarier. Et elle y est parvenu, mais le jour où Aïcha a osé raconter à son second époux son histoire et qu’elle ne pourrait plus accoucher de manière traditionnelle, il ne l’a pas accepté et a divorcé, se souvient-elle avec amertume : « Même guérie, beaucoup de gens me considèrent toujours comme une fistuleuse et m’évitent. » Penser à sa mère qui a tout vendu pour la sauver la réconforte. « Je la porte dans mon cœur », dit-elle simplement. Du reste de cette famille qui l’avait maintenue prisonnière de sa détresse, il ne sera pas question. Pudeur ou prudence, Aïcha gardera son ressenti secret.
Aïcha devant son appartement du quartier de Dembé, à Ndjamena.

La marginalisation est un fardeau dont elle se déleste à l’atelier où elle est l’une des anciennes désormais. Elle se charge de recevoir et de conseiller les nouvelles. « Je les rassure, leur montre que l’on peut guérir et vivre décemment après une fistule, si elles s’en remettent à Dieu et aux médecins. » De retour chez elle, dans son écrin de draperies, Aïcha se sent bien, protégée. Au milieu de la pièce trône une kabassa, sorte de tabouret sur lequel elle dépose vêtements et tissus, et sous lequel elle brûle de l’encens pour les parfumer.

Si sa fille est « tout ce qui compte », la couture est l’activité qui lui permet de chasser la rumeur du quartier et les troubles du quotidien. De son sac à main, elle extrait un petit napperon. Elle l’emporte partout. Comme un attrape-rêves qu’elle brode les nuits sans sommeil.


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