Que reste-t-il du Frolinat ? – Afrique Asie

Dossier dirigé par Acheikh Ibn-Oumar

abatchaHistoire Parti politique d’où sont issus tous les régimes depuis 1979 et la quasi-majorité des mouvements armés, le Frolinat a eu 50 ans le 22 juin. Pourtant, évoquer sa sinueuse évolution reste tabou au Tchad. Pourtant, comprendre comment et pourquoi il a marqué à ce point l’histoire du pays est essentiel pour son destin.

Le 22 juin dernier, c’était le 50e anniversaire de la création du Front de libération national duTchad (Frolinat). L’événement est passé inaperçu, alors que l’histoire politique du Tchad a été et continue d’être profondément marquée par ce mouvement. Tous les régimes qui se sont succédé depuis 1979 (Lol, Goukouni, Habré et celui actuel de Déby Itno) en sont directement ou indirectement issus, ainsi que la quasi-totalité des mouvements armés, à l’exception des groupes dits « codos », actifs dans le Sud dans les années 1980.

Evolution cahoteuse

À l’indépendance et l’instauration des régimes mono-partisans pilotés par le Français Jacques Foccart, le Tchad présenta une exception insolite dans le pré carré françafricain : le surgissement d’un mouvement armé de libération nationale à vocation tiers-mondiste, s’inspirant des révolutions vietnamienne, algérienne et cubaine.

Le fondateur du Frolinat, Ibrahim Abatcha, était un jeune militant syndicaliste anticolonialiste qui participa, en 1957, à la création d’un groupuscule marxisant, l’Union nationale tchadienne (UNT). L’UNT aurait pu être laminée par la répression et la récupération, à l’instar d’autres groupes formés par les révolutionnaires africains francophones, comme le Parti africain de l’indépendance, sénégalais, ou l’Union des populations du Cameroun. Ibrahim Abatcha et ses compagnons avaient réussi à  « intégrer les masses paysannes » (selon le fameux mot d’ordre de la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France), à constituer un vaste mouvement de guérilla, tenir tête à plusieurs interventions militaires françaises, et finalement abattre le gouvernement qualifié de « néocolonial » – tout en s’enfonçant davantage dans le néocolonialisme en fin de compte. Cependant, le sujet est presque tabou au Tchad, et quand on en parle c’est avec de la hargne ou de la gêne.

limousainLa hargne de ceux qui pensent que, sous couvert de révolution, le Frolinat n’était qu’une simple coalition de revanchards nordistes musulmans contre un pouvoir sudiste taxé de « mécréant ». Le bassin de recrutement, les zones d’implantation, la composition des directions, les bases arrière au Soudan, en Algérie et en Libye, et la revendication de l’officialisation de la langue arabe donnent une certaine véracité à cette accusation. Mais c’est surtout les pratiques répressives sous Habré, doublées par un clientélisme ethno-confessionnel outrancier sous l’actuel président Déby Itno, qui alimentent ce sentiment négatif.

Du côté de ceux qui sont issus du Frolinat, c’est plutôt la gêne qui prédomine. Pourtant, ce mouvement a permis le renversement du pouvoir issu de l’indépendance, et l’ascension fulgurante d’une nouvelle élite politique et surtout militaire dont ils sont les heureux bénéficiaires. La gêne s’explique par le fait que ces nouvelles élites nordistes musulmanes, tout en en ayant conscience de leur filiation historique – parfois lointaine – avec le Frolinat, savent au fond d’elles-mêmes que la nature et la pratique des différents pouvoirs et mouvements qui monopolisent la scène tchadienne depuis 1979 sont en totale contradiction avec les objectifs et l’idéologie du fondateur Ibrahim Abatcha. Cependant, au-delà des récriminations et des complexes, il reste toujours à faire une réflexion objective et un bilan critique, non pas pour glorifier ou diaboliser, mais pour une réappropriation rationnelle du patrimoine historique. Car l’évolution cahoteuse du Frolinat, entraînant avec elle celle du Tchad, soulève des questions incontournables, dont l’approfondissement peut être stimulant pour la réflexion sur les tentatives révolutionnaires en Afrique, et dont on peut tirer des leçons utiles pour les luttes actuelles.

La première de ces interrogations concerne le parcours personnel du fondateur Ibrahim Abatcha. C’est une véritable énigme, car Abatcha faisait partie des « évolués » (cette proto-élite qui a été à l’« école des Blancs »), urbanisés, en voie de rupture avec les coutumes et très éloignés de la masse rurale. Son organisation, l’UNT, était un groupuscule de petits employés de la capitale éclipsé par les grands partis traditionnels apparus avant l’indépendance.

Abatcha était très jeune aussi. Il fut cadre syndicaliste à 17 ans. Secrétaire général fondateur du Frolinat à 28 ans. Et quand il mourut dans le maquis en février 1968, pour devenir la figure légendaire qu’il fut, il avait 30 ans. Lorsque, jeune étudiant, j’avais rejoint le maquis à la fin des années 1970, je fus frappé par la marque profonde qu’Abatcha avait imprimée à tous ceux, combattants, officiers, membres des comités populaires, qui l’avaient connu au cours de sa brève entreprise révolutionnaire. Dans les réunions, celui qui ponctuait son intervention par « al akhi Ibrahim kaan bigoul léna » (« le frère Ibrahim avait coutume de nous dire »), était sûr de créer un puissant effet.

abbasiddickLa deuxième interrogation porte sur l’émiettement vertigineux du mouvement, au milieu des années 1970, alors que, en même temps, il prenait une envergure politique et militaire considérable. Après la disparition prématurée de son fondateur, le Frolinat connut une courte période d’unité sous la direction du successeur d’Abatcha, le docteur Abba Siddick. Ce dernier, intellectuel raffiné, membre fondateur du Rassemblement démocratique africain, ancien ministre, ami personnel d’Agostino Neto, Samora Machel, de dirigeants du FLN algérien et d’intellectuels de la gauche européenne, tel l’Italien Lelio Basso, donna une grande crédibilité politique et une visibilité médiatique au mouvement. Mais, très vite, le Frolinat connut une série de divisions, symbolisées par la multiplication des sigles (Volcan, FPL, FAN, FAP, CDR, Frolinat-Originel, Frolinat-Fondamental, FAO, MPLT, etc.). À tel point qu’à partir de 1980, les guerres entre les fractions du Frolinat étaient devenues la contradiction principale, et que les noms de dirigeants historiques comme Baghalani, Mahamat Abba, Goukouni, Habré, Acyl, Medella… faisaient écho aux affrontements internes plutôt qu’à la lutte originelle « contre la dictature et le néocolonialisme ».

Les causes de ces divisions sont couramment attribuées aux antagonismes ethniques au sein du mouvement, ainsi qu’aux immixtions extérieures de pays voisins (Soudan, Libye, Nigeria) et des grandes puissances (France et ÉtatsUnis). Mais le mal semble avoir d’autres causes plus profondes, comme le montre l’émiettement de la scène politique actuelle : près de 200 partis et des dizaines de mouvements politico-militaires, en multiplication constante, après l’instauration de ce multipartisme administratif qui passe pour la démocratie.

Il y a aussi une troisième interrogation importante : la restriction de l’implantation du Frolinat dans les régions du Centre et du Nord à dominante culturelle arabo-musulmane, malgré l’adhésion de certains intellectuels issus de la zone méridionale. S’agissait-il d’un choix délibéré, d’un déterminisme géohistorique mal géré, ou simplement d’une étroitesse de vision ? Avec le recul, on peut dire qu’une composition et une implantation plus représentative de la diversité nationale auraient donné un cours totalement différent, non seulement à l’itinéraire du Frolinat, mais à l’histoire politique et au destin national tchadien.

Idéologie plaquée

Des travaux universitaires assez précieux, comme ceux du pionnier Robert Buijtenhuijs et du centre Al-Mouna à N’Djamena, sont des éléments documentaires précieux. De même, certains acteurs et témoins commencent à publier des récits personnels. Cependant, la réappropriation critique, dans le cadre d’un projet militant à vocation nationale et sociale, reste à faire. Tâche bien difficile quand on voit que, depuis l’instauration de la « démocratie » dans nos pays, l’énergie des acteurs est entièrement absorbée par la course aux privilèges pour les partisans des pouvoirs en place, et par des « guérillas » juridiques et politiques autour des procédures électorales pour les partis d’opposition.

Le placage hâtif, hier, de l’idéologie de la lutte des classes, brutalement remplacée, aujourd’hui, par un placage tout aussi hâtif de l’idéologie libérale démocratique, révèlent un usage purement rhétorique par les élites luttant pour le contrôle du pouvoir. Il faut reconnaître que le Tchad comme d’autres pays africains est fait de plusieurs entités socioculturelles, regroupées par la puissance conquérante en une unité administrative. La nation tchadienne est un projet né par la colonisation, et dans la lutte contre la colonisation, qui reste à approfondir. n


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1 commentaire

  1. younous

    Le chemin est encore long et le combat du peuple sera dur car cest un combat contre la dictature certe mais egalement contre la misere,lignorance et aucune force au monde n arretera notre marche jusqu a la victoire finale.I Abatcha.