Céline Narmadji: «la prison n’a pas atténué notre engagement» – Rfi

cnarmadji Après quelques semaines de silence, Céline Narmadji, porte-parole de la coalition citoyenne tchadienne « Trop c’est trop », revient sur devant de la scène. Condamnée en avril 2016 à quatre mois de prison avec sursis pour « incitation à un rassemblement non armé, troubles à l’ordre public et désobéissance à un ordre légitime », l’opposante et défenseuse des droits humains, n’a rien perdu de sa détermination.

En mars dernier, vous avez passé trois semaines en détention avant d’être condamnée à quatre mois de prison avec sursis. Qu’est-ce que cela a changé dans votre combat ?

Céline Narmadji: En matière de droits de l’Homme au Tchad, tous les coups sont permis. Cependant, la prison n’a pas atténué, en nous, notre engagement, celui que nous avons pris pour amener la population à des actions pacifiques, non violentes. Beaucoup se disent aujourd’hui « Ces personnes qui sont emprisonnées se taisent. Est-ce qu’ils n’ont pas acheté leur conscience ? ». La conscience ne s’achète pas.

Dans quelles conditions avez-vous été détenue ?

Quand vous entrez dans la prison d’Amsinéné, vous ressortez dans un état bien pire que celui où vous étiez avant d’y aller. Au lieu de transformer votre vie, la prison la détruit, au contraire.

Les femmes – une bonne cinquantaine – sont logées sous un hangar de 4 sur 8, avec les nourrissons et les malades mentaux. On s’arrange pour nous sacrifier au maximum de façon à mettre à l’aise ces nourrissons qui n’ont pas mérité cette place-là. C’est un mélange de torture morale, psychologique et que sais-je encore… On ne peut pas tout décrire. Ce n’était pas facile.

Vous avez dénoncé la répression à l’approche et durant la présidentielle. Comment le climat politique a-t-il évolué au Tchad depuis la réélection d’Idriss Déby ?

C’est toujours tendu. Pour un oui ou pour un non, vous verrez les militaires partout. A l’heure où nous parlons et en ce qui concerne le salaire des fonctionnaires, certains n’ont pas touché le mois de juin, d’autres n’ont pas touché le mois d’août. Un fonctionnaire tchadien travaille pour subvenir aux besoins d’au moins cinq ou six familles. On ne parle pas des personnes. On parle des familles. Indépendamment de la la faillite que le pays peu connaître, ils ne sont pas comptables de ce qui se passe en ce moment.

Brutalement, on dit que c’est un programme de récession et on coupe la bourse des étudiants. Or, les familles n’ont pas de moyens pour prendre en charge cette jeunesse-là. Les étudiants tchadiens sont des enfants de paysans et d’éleveurs. Ils viennent de tous les horizons du pays pour faire des études supérieures à Ndjamena. Donc la tension est vive.

Dans ce contexte, le leader de l’opposition, Saleh Kebzabo, a appelé à un dialogue avec les autorités. Est-ce que vous soutenez cette démarche ?

Le dialogue ne sera qu’une caution du hold-up électoral. Qu’y a-t-il pour que les gens aillent au dialogue ?

Quel regard portez-vous sur les gens qui vont participer à ce dialogue ?

Mais participer, cela veut dire que ce sont des traîtres et donc c’est cela aussi qui créé une crise de confiance entre les partis politiques et la population.

« Trop c’est trop » s’est construit sur le modèle du mouvement sénégalais « Y en a marre » et du burkinabè « Balai citoyen ». On a le sentiment qu’en Afrique centrale, jusqu’à présent, ces mouvements ont plus de mal à prendre auprès de la population. Pour quelles raisons, selon vous ?

Je ne dirais pas qu’ils ont du mal à prendre. Bien que ce soit nouveau, ils ont démarré très vite pour la simple raison que les gens ont amassé et encaissé beaucoup de souffrances. D’autre part, si on évalue ce qu’on a commencé à faire à partir de 2014 jusqu’ à 2016, à la veille des élections, c’est beaucoup de choses, vous voyez. Donc, il y a certains pays de l’Afrique de l’Ouest qui ont cette culture de mouvement citoyen depuis 65. Nous, nous sommes des enfants qui venons de naître mais on marche plus vite que nos aînés.

Quel est votre objectif aujourd’hui ? C’est encore de faire partir Idriss Déby ?

C’est le souhait de tout le monde. Ce n’est pas seulement celui en la personne de Céline. C’est le souhait de tous les Tchadiens. Nous, nous ne demandons pas à le remplacer car ce n’est pas cela le but de la lutte. Le but, c’est que les choses aillent de mieux en mieux pour tous.

Vous n’envisagez pas de vous lancer dans une carrière politique ?

Non, non. Il est exclu. La sentinelle reste la sentinelle. On les oriente mais la sentinelle qui devient patron, c’est rare, non ? Même dans la vie pratique.

Vous êtes actuellement en France. Est-ce que vous avez rencontré les autorités françaises ?

Oui, on les a rencontrées mais c’est ce qu’on a déjà entendu. Idriss Déby est un gendarme de l’Afrique qui lutte contre le terrorisme…C’est la même chanson que l’on a déjà entendue.

Et quel message êtes-vous venue leur porter ?

C’est de regarder la souffrance des Tchadiens parce qu’en Afrique, on dit que quand la case de ton voisin brûle, arrange-toi pour éteindre le feu avant de le voir en train de brûler.

Le cas du Tchad avec, maintenant, la lutte contre le terrorisme. C’est donc cela, le gendarme de l’Afrique, que l’on soutient au moment où des milliers et des milliers de Tchadiens sont en train de mourir sous la pression de ces islamistes-là ? Et on soutient cette thèse parce que le Tchad est partie prenante à la lutte, vraiment ? La politique est tellement théorique. C’est cela qui choque. La population souffre encore énormément et nous avons un pincement au cœur pour cette population-là.

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