Mourir de faim à N’Djamena

Tchad : la fin du mirage (5/5). Dans la capitale, l’hôpital de l’Amitié Tchad-Chine prend en charge les enfants souffrant de malnutrition sévère. Ils seraient entre 30 000 à 40 000 cette année.

Par Laurence Caramel (N’Djamena, envoyée spéciale)

Quand le médecin a demandé à Nazina si elle savait pourquoi son enfant était tombé malade, elle a répondu d’un jet : « Je suis innocente. » Dans l’unité nutritionnelle thérapeutique de l’hôpital de l’Amitié TchadChine, à N’Djamena, les mères baissent les yeux pour ne pas croiser le regard des étrangers. Comment ne les jugeraient-ils pas coupables ? « Les femmes se sentent fautives et honteuses de ne pas pouvoir nourrir leurs enfants », témoigne le docteur Ibrahim Dicko, responsable de l’unique centre public de prise en charge de la malnutrition sévère de la capitale.

La malnutrition n’est pas seulement le fardeau des régions les plus déshéritées de ce pays sahélien. Migrants, ouvriers débauchés, marchands ambulants, petits fonctionnaires à la solde amputée par les arriérés de salaires, motos-taxis sans clients… N’Djamena, anéantie par la crise économique qui a suivi la chute des prix du pétrole, ne bruit que de plaintes sur ces temps difficiles.

La ville de 1,3 million d’habitants abriterait désormais la plus grande concentration d’enfants sévèrement malnutris, pour lesquels les carences alimentaires et l’environnement insalubre ouvrent la voie à des pathologies infectieuses contre lesquelles ils ne sont plus armés. Ils seraient cette année entre 30 000 et 40 000, selon les estimations de l’Alliance pour l’action médicale internationale (Alima), l’ONG qui a implanté l’unité nutritionnelle au cœur de l’hôpital après avoir convaincu les autorités tchadiennes qu’il y avait un enjeu de santé publique qu’elles ne pouvaient plus ignorer.

La place manque

« Jusqu’en 2015, nous intervenions dans un centre de soins privé. Mais tout n’était pas gratuit pour les patients et nous souhaitions que le gouvernement s’implique », poursuit le docteur Dicko. Le financement du centre est assuré par des fonds de l’Union européenne (UE) et de la coopération française.

A l’entrée du bâtiment, une infirmière en blouse blanche attend avec une toise et une grande bassine bleue pour la pesée. Seuls les plus faibles seront hospitalisés, pour une durée qui n’excède pas huit jours en moyenne. La place manque. En 2016, 16 000 enfants ont pu être traités, mais le centre déborde de partout. « Rien que ce matin, 78 enfants sont arrivés, pour 80 places au total », confirme l’infirmière en montrant le tableau des admissions.

Dans les dortoirs remplis de lits à touche-touche où les mamans guettent les moindres signes d’affaiblissement ou de guérison, médecins, infirmiers et aides-soignants s’affairent pour écarter le danger. « Ici, nous comptons plus sur la qualité de notre suivi que sur celui de notre matériel », sourit l’un d’entre eux en montrant une pauvre salle de réanimation dressée entre des planches en contreplaqué.

Rations de Plumpy’Nut

Les deux tiers des enfants qui arrivent à l’hôpital de l’Amitié viennent des quatre postes de dépistage qu’Alima a installés dans des centres de santé des quartiers périphériques de la ville. Comme à Ndjari, un des quartiers les plus pauvres de la capitale, où des migrants s’entassent dans des cabanes en tôle le long de canaux où croupit une eau sale. Le nombre de consultations y varie entre 250 et 800 enfants par semaine. Des rations de Plumpy’Nut – un aliment à base d’arachide –, du lait enrichi et des médicaments sont distribués gratuitement.

« Il est difficile de s’occuper de tout le monde, mais nous voulons au moins que les mamans apprennent à reconnaître les signes de la malnutrition et comprennent qu’il est possible de la prévenir », explique Geneviève, une aide-soignante du centre de santé de Ndjari, en sortant de sa boîte à images de petites affiches qui parlent des retards de croissance, de la vaccination, de la diversification des aliments… Il est aussi question des bienfaits de l’allaitement, que très peu de mères pratiquent au Tchad en raison d’une croyance populaire qui veut que le lait transmette les maladies.

Le Monde/Afrique

 

 


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