Au cœur d’un conflit qu’on oublie – Le Soleil

Le sud du Tchad, où Mme Chotard était basée, est l’une des zones les plus tourmentées du continent africain. En 2003, le conflit éclate au Darfour. Les milices armées par Khartoum s’opposent aux rebelles de cette province de l’ouest du Soudan, commettant les pires atrocités. En 2006, le conflit embrase le sud du Tchad, le pays voisin. Isabelle Chotard y était.

« Les médias arrêtent souvent de parler du Darfour pendant un certain temps. On a l’impression que le conflit s’apaise. Mais là-bas, ça n’arrête jamais. »

Cette énergique docteure en médecine de 34 ans n’a pas froid aux yeux. Après une première mission dans un hôpital de la République démocratique du Congo pour Médecins sans frontières (MSF) en 2005, elle avait envie d’une expérience « avec plus de challenge ». Elle a quitté l’urgence du CHUL à Québec, où elle pratiquait depuis six ans, pour les cliniques mobiles du Tchad, en pleine brousse.

« J’ai beaucoup hésité avant d’accepter la mission, dit-elle. Mais je ne l’ai pas regretté. »

Le sud du Tchad, où Mme Chotard était basée, est l’une des zones les plus tourmentées du continent africain. Depuis que les massacres ont éclaté au Darfour, la province soudanaise voisine, plus de deux millions de réfugiés ont traversé la frontière pour fuir les violences. Et le conflit ne cesse de s’envenimer. Il s’étend maintenant au Tchad, par un jeu d’alliances croisées.

Le gouvernement tchadien soutient les rebelles du Darfour, qui se servent du Tchad comme base. De son côté, le gouvernement soudanais accueille et arme les opposants au régime tchadien. La population est prise entre deux feux, raconte encore Mme Chotard.

Celle-ci arrive au Tchad en octobre 2006. Trois semaines plus tard, les attaques se multiplient. Son équipe est basée à Hadjer Hadid, un petit village au sud du Tchad, en plein cœur de la tourmente. Des ONG (organisations non gouvernementales) sont pillées, le niveau d’insécurité monte. Il n’y a plus moyen de travailler. Des organisations humanitaires commencent à évacuer leur personnel. Parmi la petite équipe de MSF à Hadjer Hadid, six personnes sur neuf doivent quitter le pays. Mme Chotard décide de rester.

La situation s’apaise quelques semaines plus tard et les missions sur le terrain reprennent. À bord d’un 4 X 4, Mme Chotard et son équipe partent à la recherche de déplacés qui ont besoin de leurs soins.

En peu de temps, des camps improvisés ont poussé au beau milieu de la brousse. Fuyant les violences, plusieurs habitants se sont construit des abris improvisés en paille pour se protéger du soleil brûlant, dans cette région du monde où il fait 50 0C à l’ombre. « Ils ont tout perdu et doivent survivre comme ils peuvent. Ils creusent dans le sol pour trouver de l’eau et arrivent à peine à se nourrir », raconte Mme Chotard.

Avec les semaines qui passent, les déplacés sont de plus en plus nombreux. À un endroit précis, 400 déplacés se sont regroupés l’automne dernier. Quelques mois plus tard, ils sont maintenant… 12 000 dans ce camp de fortune, situé à une heure de route de la base de MSF. C’est là que Mme Chotard mène plusieurs cliniques d’intervention mobiles.

Ses journées de travail démarrent vers 7 h 30. Elle et son équipe partent en 4 X 4 avec, à bord, des tables, des chaises pliantes, du matériel médical, des vaccins. Tout pour être autonome. Une fois sur place, la clinique prend forme sous un grand arbre, à l’ombre. Les déplacés viennent y consulter les infirmiers. Mme Chotard assure le travail de coordination, cinq jours par semaine.

La file de patients semble interminable, mais l’équipe de MSF doit plier bagage en milieu d’après-midi. Il faut rentrer avant que la nuit tombe, vers 17 h.

« Le plus frustrant, c’est de ne pas pouvoir aider des gens qui en ont besoin, pour des raisons de sécurité. On a souvent dû laisser derrière des femmes qui allaient accoucher et qui auraient eu besoin d’une césarienne. Mais c’était trop tard, on ne pouvait pas les transporter dans la ville la plus proche à cause de la noirceur. Ça aurait été trop dangereux. Mais en les laissant derrière, on savait que c’était risqué pour la mère et l’enfant. Le lendemain, quand on revient, il est souvent trop tard. »

Même si une telle mission comporte son lot de risques, de stress et parfois de frustrations, Isabelle Chotard parle tout de même d’une expérience « extraordinaire ». Cette mission lui a donné le goût de poursuivre son engagement dans un autre coin du monde.

« Je repartirais demain matin », lance-t-elle, le regard brillant.

Daphnée Dion-Viens


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