Visite controversée de Nicolas Sarkozy au Tchad après la disparition d’opposants à Idriss Déby – Le Monde

« Tout bien pesé« , Nicolas Sarkozy fait escale à N’Djamena, la capitale du Tchad, mercredi 27 février, avant d’effectuer les deux jours suivants une visite d’Etat en Afrique du Sud. Moins d’un mois après avoir soutenu le président tchadien Idriss Déby menacé par une offensive rebelle, M. Sarkozy a décidé de maintenir cette visite controversée.

Le président français a fait ce choix alors que l’on reste sans nouvelles de deux responsables de l’opposition tchadienne, dont un rapport de l’organisation de défense des droits de l’homme Human Rights Watch (HRW) affirme qu’ils ont été « arrêtés par les forces gouvernementales de sécurité le 3 février » lors d’une « vague de répression » engagée immédiatement après la victoire militaire de M. Déby.

L’Elysée, en ne confirmant la visite présidentielle à N’Djamena que mardi soir, quelques heures avant le départ, a pris soin d’insister sur le fait que M. Sarkozy avait « hésité » à maintenir ce déplacement et ne l’avait fait qu’après avoir pesé le pour et le contre. Renoncer à cette escale aurait été « la solution de facilité pour ne pas prêter le flanc à de nouvelles critiques« , indique-t-on dans l’entourage du chef de l’Etat. Cela aurait signifié « abandonner les Tchadiens à leur sort et laisser la situation s’aggraver« .

Sans se référer explicitement au respect des droits de l’homme, l’Elysée assure que le président va à N’Djamena « pour obtenir des résultats concrets« . M. Sarkozy souhaite obtenir la mise en place d’une commission d’enquête « crédible », incluant une « participation internationale« , afin de faire la lumière sur les disparitions d’opposants. Il attend aussi l’annonce d’une « reprise sans délai » du dialogue politique avec l’opposition. M. Sarkozy devrait rencontrer des opposants à l’ambassade de France.

Le président tchadien, qui a détrôné par la force, en 1990, le dictateur Hissène Habré avec le soutien de la France, règne sans partage. Dans un pays où l’Etat n’a guère d’existence et où les coups de force militaires tiennent lieu de rapports politiques, il a fallu la pression de l’Union européenne pour que M. Déby accepte le principe d’un dialogue avec l’opposition. Ces contacts, qui n’ont pas inclus les groupes armés, ont abouti à un accord, signé le 13 août 2007, prévoyant des élections législatives en 2009.

La disparition de trois responsables de l’opposition pourrait remettre en cause cet engagement. Les autorités tchadiennes ont reconnu qu’elles détiennent comme « prisonnier de guerre » Lol Mahamat Choua, président du comité de suivi de l’accord, placé « en résidence surveillée chez lui » à la veille de la venue de M. Sarkozy. Mais le sort du député Ngarlejy Yorongar et d’Ibni Oumar Mahamat Saleh, porte-parole de la principale coalition de l’opposition, inquiète. De source française, on indique que le premier s’est réfugié au Cameroun voisin, ce que son entourage dément. Concernant le second, aucune information ne filtre.

Craignant des « disparitions forcées« , HRW juge « inopportun » le voyage au Tchad du président français, « à moins que des preuves concrètes n’attestent que Saleh et Yorongar sont en vie« . De leur côté, les cinq avocats tchadiens et français des deux disparus estiment que « la responsabilité [de M.Sarkozy], dès lors qu’il maintient son déplacement, est lourde, eu égard aux informations alarmantes » en leur possession.

Soupçonné de cautionner un régime autoritaire, M. Sarkozy souhaite faire de cette étape un symbole de sa volonté de changement en matière de politique africaine, la France n’agissant plus unilatéralement mais avec le feu vert de la communauté internationale. La présence à ses côtés de Louis Michel, commissaire européen au développement, et d’Abdou Diouf, secrétaire général de l’Organisation internationale de la francophonie, est censée symboliser ce tournant. Il s’agit aussi de marquer le soutien à la force européenne (Eufor) qui a commencé son déploiement dans l’est du Tchad, aux confins du Darfour (ouest du Soudan), pour assurer la sécurité de quelque 500 000 réfugiés et déplacés.

Dans le même esprit, la grâce sollicitée auprès de M. Déby par les six condamnés de l’affaire de L’Arche de Zoé n’entre « pas dans les objectifs du voyage« , dit-on à l’Elysée. Cette prudence vise à éviter à la fois « le mélange des genres » et le parasitage du discours que M. Sarkozy doit prononcer au Cap devant le Parlement sud-africain. Il devrait évoquer sa volonté de renégocier les accords de défense et de coopération militaire entre la France et des pays africains.

Philippe Bernard


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