« Idriss Deby aurai-t-il l’audace de mettre fin à la prévarication qu’il a instaurée au Tchad ? »

 

Un magistrat ayant travaillé à N’Djamena dénonce le cynisme des discours que le président tchadien sert aux Occidentaux sur le développement et les migrations.

Par Patrice de Charette

LE MONDE Le 01.09.2017 à 12h20 • Mis à jour le 01.09.2017 à 13h19

  1. Idriss Déby Itno, président de la République tchadienne, ne manque pas d’audace lorsqu’il vient déclarer devant les dirigeants européens réunis à l’Elysée : « La question des migrations ne peut être réglée que par le développement» (Le Monde du 30 août 2017). Il a raison, bien sûr, mais qu’a-t-il fait lui-même dans son pays sur lequel il règne depuis bientôt trois décennies ?

Le bilan de vingt-sept ans de pouvoir sans partage est rude. Le taux d’analphabétisme de la population est de 75 %. Le taux de réussite au baccalauréat est de l’ordre de 10 %, étant précisé que le niveau du diplôme à peu de choses à voir avec ce qu’il est dans d’autres pays. A l’université, les étudiants affrontent ce qu’ils nomment avec amertume l’année élastique : les enseignants, s’estimant insuffisamment payés, délaissent leurs cours pour des établissements privés et il faut souvent deux à trois ans pour passer les examens d’une année de licence. L’espérance de vie dépasse péniblement 51 ans. L’indice de développement humain (IDH) place le Tchad en 186e position sur 189 pays.

L’explication résiderait-t-elle dans la faiblesse des ressources du pays ? Nullement, car le Tchad est producteur de pétrole et, jusqu’à la récente chute des cours, disposait de ressources significatives. Il y a quelques années, la Banque mondiale avait financé l’oléoduc vers un port du Cameroun à la condition qu’une part importante des ressources pétrolières soit versée sur un Fonds de développement pour les générations futures. Celles-ci n’en verront jamais rien, car, au bout de quelques années, le Tchad a dénoncé l’accord pour gérer les ressources pétrolières directement à la présidence. Les populations locales n’ont pas davantage bénéficié des produits du pétrole : dans la zone pétrolière de Doba au sud du pays, trois quarts de la population vivent avec 385 francs CFA par jour (0,56 euro).

Le pays en coupe réglée

L’explication est ailleurs, elle a été illustrée de façon saisissante il y a quelque temps dans un article d’un quotidien de la capitale qui faisait suite à un important remaniement ministériel : la famille des ministres maintenus a fait la fête toute la nuit en chantant : « Nous restons dans le grenier. » Celle des nouveaux ministres fait la fête pareillement toute la nuit en chantant : « C’est à notre tour de manger ! » Le journal est peu suspect de critique systématique à l’encontre du pouvoir puisqu’il s’agit du quotidien Le Progrès dirigé par un proche du président. L’auteur énonçait en toute ingénuité ce qui pour lui est de l’ordre de l’évidence : une nomination à un poste ministériel est l’occasion de s’enrichir pour le ministre et l’ensemble de sa famille.

Les avenues de la capitale sont bordées d’imposantes maisons à étages ornées d’absurdes colonnes grecques, que le propriétaire serait bien en peine de financer avec son traitement d’agent de l’Etat. Il y a quelques années, le président avait nommé son frère en qualité de directeur général des douanes. La première décision de l’intéressé avait été d’ouvrir à son nom un compte dans une banque privée pour y déposer l’ensemble des recettes douanières. Un communiqué noblement indigné d’un syndicat des finances publiques avait rappelé que les règles de la comptabilité publique étaient gravement méconnues. Le détournement massif des fonds publics par l’élite dirigeante s’effectuant au vu et au su de tous, l’exemple est contagieux et la corruption se répand à tous les étages, jusqu’au plus petit agent de la circulation.

Alors, certes, le président Idris Déby Itno a raison de dire devant les dirigeants européens :

« Qu’est-ce qui pousse la jeunesse africaine à partir vers l’Europe ? C’est la pauvreté, le chômage, la mauvaise éducation, l’insécurité. » Mais le moment ne serait-il pas venu pour lui d’y remédier, au lieu de laisser les prévaricateurs de son clan mettre le pays en coupe réglée ?

Patrice de Charette est magistrat honoraire, ancien chef de mission de l’assistance technique au Programme d’appui à la réforme de la justice au Tchad.


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