Tchad : La rente sécuritaire, substitut à la rente pétrolière ? (par Acheikh IBN-OUMAR, Afrique-Asie magazine n°142, sept 2017)

 

Tchad : La rente sécuritaire, substitut à la rente pétrolière ?  ( Par Acheikh IBN-OUMAR, blog : yedina.net,1ère publication : Afrique-Asie N° 142 Sept 2017)

Pour continuer à accaparer tous les revenus disponibles en période de raréfaction des ressources , la classe dirigeante préfère pratiquer le « France bashing » au lieu de s’attaquer aux fractures qui menacent le pays.

Les économies des pays de la CEMAC (zone CFA d’Afrique centrale) ont, à l’exception de la RCA, la particularité d’être dépendantes du pétrole. La chute des prix depuis 2014 entraine une crise budgétaire et financière, puis globalement économique, avec de fortes tensions sociales. Pour parer aux grèves syndicales, le gouvernement de N’Djamena a trouvé une astuce : supprimer les indemnités, primes, avantages, bourses d’étudiants etc. Ainsi les salariés sont régulièrement payés, mais les revenus réels s’en trouvent drastiquement réduits, parfois divisés par trois ou quatre. ( voir « Tchad : une économie malade, Afrique-Asie N°124, mars 2016).

Chantage et répression

Les Tchadiens s’attendaient à des annonces fortes du président Déby Itno sur le plan économique et social, au cours de sa grande interview en juin (TV5-RFI-LeMonde). Mais ils ont eu droit à un exercice surréaliste, accusant la France d’être à la base de tous les maux, y compris de l’avoir obligé à renier sa promesse de respecter la limitation des mandats présidentiels ! L’analyse de la crise financière est réduite à l’ingratitude de la communauté internationale vis-à-vis du Tchad qui a sa sacrifié ses ressources et ses soldats dans la lutte contre le terrorisme. Tout en reconnaissant l’étendue de la corruption, les négociations « irresponsables » (sic) avec les sociétés pétrolières et financières, et les choix économiques privilégiant les grosses infrastructures au détriment de l’agriculture et l’élevage, la seule perspective avancée est : soit la France et la communauté internationale nous payent, soit nous retirons nos troupes. D’ores et déjà, il n’est pas question de faire un effort militaire supplémentaire, prévu par le renforcement du G-5 Sahel.

Comme les conditions de vie de la masse des citoyens ne sont pas près de s’améliorer, ces derniers se voient d’ores et déjà orientés vers un coupable tout désigné. Ceux qui cherchent des responsabilités dans les pratiques clientélistes et prébendières des affidés du régime ne peuvent être que des « mauvais patriotes » et des « fauteurs de troubles ». Ainsi, à la moindre protestation une véritable chasse à l’homme est déclenchée, contre les chefs de partis politiques, les journalistes et surtout les syndicalistes et les jeunes activistes de la société civile. Les rassemblements et manifestations pacifiques sont interdits depuis la chaotique élection présidentielle d’avril 2016. Le durcissement de la répression est justifié par l’inusable argument de la stabilité, surtout que le Tchad est le seul de ses voisins à avoir su se préserver des déchirements et du terrorisme.

Le silence complice des gouvernements français, gauche et droite confondues, la complaisance des institutions financières (FMI, Banque mondiale, BAD, etc.), justifient cette tactique de chantage vis-à-vis de l’extérieur et de répression à l’intérieur. Cependant elle a des limites.

Le général Déby Itno multiplient les déclarations souverainistes et panafricanistes, comme les sorties contre le Franc CFA et les fautes des puissances de l’OTAN en Libye. Le « France bashing » en particulier a toujours été utilisé. Rappelons les manifestations du parti au pouvoir contre la société pétrolière ELF, faisant un mort et des blessés, en 1999 déjà. Cependant dans l’immédiat, tous les espoirs sont portés vers la table-ronde de Paris, en ce mois de septembre, pour soulager les difficultés financières. La France s’était déjà beaucoup activée pour plaider la cause du Tchad, particulièrement auprès du le FMI et la Banque. On peut s’attendre à des allègements des créances et à des nouveaux crédits et subventions.

Cependant les bénéfices risquent d’être assez minces. La mauvaise gestion n’a pas changé. Les menaces régulières du président tchadien contre les détourneurs et profiteurs n’impressionnent personne. Les nominations dans les régies financières et les postes sécuritaires et militaires stratégiques, le système d’attribution des marchés public, etc. obéissent toujours à la même logique : priorité aux proches du couple présidentiel et aux caciques du régime. Sans compte le maquillage des chiffres et des données. Le mécontentement social augmentera d’autant plus que les privilégiés continuent de dilapider les ressources publiques en raréfaction et d’étaler un train de vie insolent, incapables d’imaginer un autre monde que celui dans lequel ils ont l’impression d’avoir toujours vécu.

Les partenaires et observateurs qui font passer les souffrances des populations tchadiennes par pertes et profits au nom de la stabilité régionale auront un réveil très dur.

Le défi de l’unité nationale

L’exaspération de la population est en train de tourner en une hostilité grandissante contre l’ethnie censée dominée le système. Pendant l’occupation de villes de l’est tchadien et de quartiers de N’Djamena par les forces rebelles entre 2006 et 2008, des civils innocents, assimilés au groupe ethnique au pouvoir, furent victimes d’inquiétantes exactions. En cas de rupture brutale de l’ordre public, on peut craindre des massacres à grande échelle. D’ailleurs le pouvoir joue sur cette peur, et l’alimente même parfois, pour faire taire toute voix critique au sein de sa région d’origine.

Le Tchad a déjà connu en 1979 un épisode sanglant de guerre civile entre le Nord « musulman » et le Sud « chrétien animiste », dont les séquelles psychologiques et politiques n’ont jamais été résorbées, et constituent sans doute encore le plus grand défi pour l’unité nationale, au-delà des tiraillements électoraux et politico-militaires autour du pouvoir qui agitent régulièrement la scène publique. Les questions du bilinguisme français/arabe, la religion, la forme de l’Etat, la citoyenneté, l’alternance « géographique » au pouvoir, la répartition des ressources et des fonctions, c’est-à-dire la question fondamentale de « qui sommes-nous et comment pouvons-nous vivre ensemble », n’ont jamais été réglées, malgré la multiplication des discours et des textes juridiques.

Ces questions sont directement liées à la situation dans les pays voisins. Le problème des ethnies transfrontalières avec le Soudan, la Libye et la Centrafrique est complexifié par le flottement des appartenances nationales, et par les mouvements armés qui sont implantés principalement dans ces communautés. Les régimes tchadien et soudanais, les milices libyennes, ainsi que les rebellions centrafricaines n’hésitent pas à entrer dans ce jeu mortifère de manipulation des ambiguïtés communautaires, pour des considérations purement tactiques.

Redéfnir le jeu politique

Par ailleurs, la solidité militaire du Tchad est très relative. Si l’intervention au Mali et la coopération avec les pays du bassin du lac Tchad (Cameroun, Niger, Nigéria) ont eu des résultats positifs, des grandes fragilités demeurent. L’opération au Mali a été mal préparée et mal dirigée, occasionnant de très lourdes pertes en hommes et en matériels. Les salaires versés par l’ONU n’ont pas atteint leurs destinataires et des mutineries durement réprimées ont éclaté au sein de certaines unités. Le mécontentement au sein de l’armée vient d’être aggravé par les mesures très sélectives de réduction des primes et indemnités. Les conflits communautaires mal gérés sont en train d’alimenter massivement les groupes rebelles en gestation dans le Sud Libyen et peut-être dans le lac Tchad. Or si l’armée tchadienne a brillé dans les récentes opérations extérieures, on sait que ce fut l’inverse en RDC, en Centrafrique, et au Soudan, et qu’à l’intérieur même, elle avait failli s’effondrer face aux mouvements rebelles, n’eût été l’appui français.

La seule solution viable reste une redéfinition du jeu politique, la formulation consensuelle d’un programme de réformes et de redressement, la restauration du tissus social et l’engagement sincère pour aider au règlement des conflits des pays voisins.

C’est sans doute cela que l’opposition parlementaire envisage quand elle en appelle constamment au « dialogue inclusif ».

 

 


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