Arrestations d’opposants au Tchad: "Un chef de guerre peut-il partager le pouvoir ?" – Le Nouvel Observateur

Ce n’est pas la première fois que le régime d’Idriss Déby est épinglé par les rapports d’ONG, soupçonné de violation des droits de l’homme, d’arrestation arbitraires d’opposants, de liquidations dans l’ombre. Pourquoi l’affaire de ces opposants disparus prend-t-elle une telle ampleur ?

– L’important c’est de savoir qui sont ces trois opposants. Le premier, le plus important, est Lol Mahamat Choua. Ancien chef de l’Etat tchadien, un homme de poids qui présidait avant la crise le comité de suivi de l’accord d’août 2007 entre l’opposition et le pouvoir. Ce comité était censé aboutir à un scrutin démocratique en 2009. Il avait était porté disparu. Puis le gouvernement a reconnu l’avoir « retrouvé ». On vient enfin d’apprendre que Bernard Kouchner l’a rencontré et qu’il « serait en bonne santé ».

Le deuxième opposant, Ibni Oumar Mahamat Saleh, est l’un des principaux porte-parole de l’opposition. Quant au troisième, Ngarlejy Yorongar, c’est un député fédéraliste connu comme un opposant irréductible au président Déby depuis que celui-ci a pris le pouvoir par les armes en 1990.

Cela veut dire que ces trois hommes ne sont pas n’importe qui : ce sont des membres importants de l’opposition, des éléments-clés avec lesquels le président Déby devait discuter pour aboutir à un régime plus démocratique. Et ils disparaissent….

De plus, cela n’arrive pas dans une période neutre, mais à la fin d’une bataille où le président Déby a failli perdre le pouvoir. Donc, on est en droit de se demander si ces disparitions ne rentrent pas dans le cadre d’arrestations qui seraient une forme de purge politique, en profitant du chaos de la bataille.

La commission d’enquête internationale acceptée par Idriss Déby va-t-elle vraiment changer quelque chose ? Si les opposants ne réapparaissent pas, quel est l’avenir du régime d’Idriss Déby ?

– La Commission d’enquête est présidée par un haut dignitaire tchadien, appartenant à la majorité. On verra comment elle est composée et ce qu’elle fait. Le problème des commissions d’enquête, c’est qu’elles peuvent aboutir au meilleur, -c’est-à-dire à une véritable enquête-, comme au pire, -c’est-à-dire échouer dans les sables. Est-ce que cela va changer quelque chose ? On verra. Le président est au pouvoir depuis 1990. Je rappelle que dans la bataille qu’il vient de mener, plus de trois mille hommes et une colonne armée de 300 pickups, de mitrailleuses anti-aériennes, de lance-roquettes ont traversé tout le Tchad en venant du Soudan pour se ruer vers N’Djamena, apparemment en évitant le combat et avec un seul objectif : prendre le palais présidentiel, la radio nationale, donc le pouvoir.

Il y a eu un moment dans la bataille où tout le monde était convaincu, les rebelles comme les participants au sommet de l’OUA, qu’Idriss Déby avait perdu. Au point que Nicolas Sarkozy a proposé publiquement d’exfiltrer le président du Tchad en pleine bataille. Celui-ci a refusé.

Cette bataille de N’Djamena, le président Déby, en véritable chef de guerre, a fini par la gagner. Malgré les trahisons. Aujourd’hui on peut se demander si ce président a envie de faire ce qu’il n’a jamais fait jusqu’à présent : partager le pouvoir.

Quel est le poids réel de Nicolas Sarkozy pour peser dans la réconciliation entre opposants et gouvernement de ce pays ? Peut-on parler d’un soutien aveugle de sa part, ou d’une réelle volonté d’accélérer le processus démocratique ?

– Pendant la bataille de N’Djamena, la France n’a pas soutenu ouvertement et sans restriction le pouvoir d’Idriss Déby. Mais elle n’a pas, non plus, applaudi de deux mains les rebelles. Les Français ont fourni, dans le cadre d’une coopération militaire des informations sur la progression des rebelles, un soutien logistique et médical, en tout cas si l’on en croit la terminologie officielle.

On peut remarquer aussi que la France a voulu se couvrir en demandant une résolution de l’ONU condamnant l’agression. Et que, dans l’attente, elle s’est interdit une action visible de soutien au gouvernement en place.

Enfin, lors de son passage en Afrique du Sud, le président français vient d’annoncer qu’il allait renégocier tous les accords militaires en Afrique, c’est-à-dire en clair, réduire la présence des 9.000 soldats français présents actuellement au Sénégal, en Côte d’Ivoire, en Centrafrique, à Djibouti et, bien sûr,au Tchad. Ce qui ressemble à un acte de rupture avec la Françafrique.

Reste qu’il est évident que la France et la communauté internationale en général ne peuvent voir que d’un œil favorable la transformation d’un régime – président chef de guerre en un régime plus démocratique- qui inclurait l’opposition et où la bataille se jouerait au sein d’une institution. Et non pas à la tête de pickups armés dans le désert. Comme dans l’histoire du Tchad depuis plus d’un quart de siècle…

Interview de Jean-Paul Mari par Sibylle Laurent
(le jeudi 28 février 2008)


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