Les Brèves de N’djaména : La sortie « tribalo-régionaliste » de Saleh Kebzabo

Saleh Kebzabo, le chef de file de l’opposition tchadienne a animé une conférence de presse au cours de laquelle il a fustigé le régime sur sa responsabilité des maux qui minent le pays : la mal gouvernance, l’injustice sociale, les droits de l’homme, les pratiques dictatoriales du régime, etc. A cet effet il a eu recours à des termes tels le Nord et le sud, le musulman et chrétien, l’éleveur et agriculteur, etc.

Des internautes, principalement, à consonance nordiste, ont mal apprécié cette sortie, c’est le moins qu’on puisse le dire ; ils ont taxé en effet le chef file de tribaliste, régionaliste et ses propos sont jugés indignes d’un homme de son envergure.

La question qu’on se pose, suite à ces réactions est la suivante : qui est ce qui choque dans les propos tenus par le sieur SK ? Le fait de fustiger le régime ou les propos utilisés pour le faire ?

Si nous voulons bâtir un Tchad nouveau, le Tchad que nous voulons (pas celui que Deby et ses thuriféraires veulent), un Tchad sans clivage ethnique, régionaliste ou religieux, alors il faut rester, calme, serein et parler honnêtement des vrais problèmes qui minent la cohésion nationale, mettre le doigt là où ça fait mal, bref il faut parler du clivage Nord-Sud et chretien-muslman. Il faut en parler, il faut en débattre ; au lieu de pratiquer la politique d’autruche en mettant la tête dans le sable pour éviter d’entendre et de voir les choses en face.

Le clivage Nord-Sud et chretien-muslman n’est pas un état d’esprit, loin de là, moins encore des élucubrations des mal intentionnés ; ce clivage est une réalité concrète qui se manifeste par des faits et du vécu quotidien du tchadien à travers la répartition de la richesse nationale, la responsabilisation des citoyens à des fonctions dans l’administration centrale, territoriale, militaire et diplomatique, et une observation laïque équidistante par rapport à toute les religions. Si cela est pratiqué et observé de manière juste et équitable, le clivage Nord-Sud, musulman-chrétien mourra de sa propre mort sans la nécessité d’un décret !

Oui, aujourd’hui, au Tchad il y a une injustice flagrante entre les citoyens en fonction de leurs régions et religions ! Pourquoi en parler devient un tabou ?? Comment extirper ce mal par la racine si on ne le mettrait pas sur la place publique et trouver des solutions idoines. Car l’injustice sociale est le terreau le plus fertile des frustrations, des comportements régionalistes, identitaires, des tendances séparatistes, etc. Comment peut-on expliquer ou justifier, par exemple

  • l’acaparation de tous les postes clefs du gouvernement par les ressortissants du Nord et que leurs collègues du sud se contentent des postes de seconde zone et même cela c’est pour une courte période, juste le temps d’un remaniement à un autre ; tandis que ceux du nord perduraient pendant au moins dix ans ; d’ailleurs le nombre des membres du gvt, originaires du sud, ne fait que diminuer d’un remaniement à un autre, pour finir par disparaitre, peut-être.
  • le fait que plus de 80% des postes de SG, directeur, Chef de projet, des ministères et des institutions para publiques, sont occupés par les ressortissants de la même zone, très souvent des individus qui n’ont ni expérience ni diplôme requis, seule l’origine de leur région explique cela ; alors que les cadres expérimentés et diplômés passent leur temps dans l’enceinte du ministère à jouer aux « dalé » ;
  • le fait que plus de 80% des postes dans l’administration territoriale soient occupés par les ressortissants de la zone nord, souvent des individus analphabètes, secondés par des cadres du sud, sortis des grandes écoles de l’administration ;
  •  le fait que plus de 90% du corps diplomatique est composé des cadres du nord, souvent des individus qui n’ont rien à voir avec la diplomatie (Paris, Brussels, Berlin, Washington, etc.), dans la plupart des cas nés et grandis hors du Tchad et maitrisant ainsi avec d’énormes difficultés la carte géographique, sociologique et historique du Tchad. Imaginez-vous un diplomate qui connait mal son propre pays dont il est le représentant officiel !!!
  • le fait que la Télé-Tchad consacre 50% de ses émissions aux activités du HCAI et que 2 mois après la fin de la fête de Maouloud, on continue à reporter les manifestations qui ont eu lieu dans tel ou tel village.

On ne dit rien sur la configuration des forces de défense et de la sécurité, car il n’y a rien à dire dans ce domaine tant l’injustice est indescriptible par des mots.

S’il y a injustice Nord-Sud, il y en a aussi Nord-Nord, plus abjecte encore, où tous

les diplômés ou supposés tels, de la région de Deby sont intégrés à la fonction publique y compris ceux de la diaspora et responsabilisés à tous les niveaux de l’administration civile, militaire et diplomatique tchadienne.

Ainsi donc, Saleh Kebzabo ne devrait-il pas se prononcer sur ces points ci-dessus en utilisant les termes qui conviennent à la situation ? Mais dans ce cas, qui serait habilité à le dire, si ce n’est le chef d’un parti politique ? Il serait injuste d’applaudir S. Kebzabo quand il fustige le régime en des termes généraux consacrés, mais il serait d’autant plus injuste de le condamner quand il rentre dans les détails en donnant des exemples concrets !

La conscience politique, l’unité nationale, la cohésion sociale, ainsi que tout autre ingrédient participant à la coexistence pacifique, acceptée et assumée, des éléments de la société, ne se décrètent pas ! les attributs d’une société se construisent ; ils se construisent sur la base des faits et réalités vécues par les concernés ; on ne pourrait parler de l’injustice sans donner des preuves concrètes de sa manifestation dans la société. Il faudrait que les tchadiens sachent que ce ne sont pas les ressources naturelles (agricoles, pastorales minières. . .) qui feraient un pays, c’est surtout le facteur humain qui est le moteur principal.

Malheureusement le Tchad de Deby est géré par une bande de coupeurs des routes ; dans leurs traditions le chef de bande devrait d’abord faire profiter les produits de la rançon aux membres de la bande et ceux-là sont toujours insatiables. La marginalisation et la frustration sont les deux mamelles de l’injustice ; leur ultime aboutissement est la révolte identitaire.

Ayons donc l’indulgence de permettre aux victimes de l’injustice d’en parler, car seul le malade est en mesure de mettre le doigt là où il sent le mal.

Béremadji Felix
N’djaména – Tchad

 


Commentaires sur facebook

4 Commentaires

  1. KHALLAH ALLAWAN WALFATNE

    Tout ce que KEBZABO a dit est vrai. Il n’a rien inventé, rien ajouté. Ce sont des choses réelles. Il y a plusieurs catégories des tchadiens.

  2. Il faut éviter le piège consistant à faire croire que les « nordistes » sont globalement choqués ou gênés par les propos du frère Saleh Kebzabo. Les attaques haineuses contre lui sont le fait d’une infime minorité. Les autres critiques reconnaissent la réalité des discriminations ethno-régionales, mais reprochent à M. Saleh Kebzabo une formulation qualifiée de maladroite voire opportuniste (ça se discute).
    Le chef de file de l’opposition parlementaire aurait-il pu, aurait-il dû, employer d’autres formulations qui lui auraient évité de prêter le flanc à certaines attaques ?
    Sans doute, mais l’exercice n’est pas facile ; car comment parler de ces déséquilibres ethniques, régionaux, confessionnels, poussés jusqu’à la nausée, et qui sont une menace grandissante sur l’existence même du Tchad en tant qu’Etat, sans mentionner les noms des ethnies, des régions et des confessions ?
    Au-delà de tout cela, je pense que l’étape du constat est dépassée. Il faut passer aux deux étapes suivantes, beaucoup plus importantes :
    1) Analyser en profondeur les racines socio-historiques du mal-être national. Car demain, le régime pourra facilement « rééquilibrer » la répartition des postes, sans que la gouvernance s’améliore, sans que le quotidien de la masse et de la jeunesse en particulier, change.
    2) Réfléchir sur le cadre, nécessairement nouveau, qui permettra de créer une dynamique nationale, unitaire, réparatrice. Car si la responsabilité du régime est primordiale, notre responsabilité à nous, « opposants », « démocrates », « élites » et autres « activistes », ne doit pas être éludée.

  3. Tamana

    Bravo Tchadactuel et mention Très Bien à Bérémadji Félix pour cette lucidité et cette franchise sans précédent venant d’un frère du Nord épris de justice sans laquelle nous ne pourrons bâtir un État-Nation cohérent et uni!
    Le Tchad doit se construire pour le bien de tous ses fils et filles, sans discrimination aucune; il ne doit pas se faire contre une frange de ses populations mais avec tous, sans quoi, à force d’injustices on nourrit les ingrédients d’une balkanisation certes lente mais inéluctable. Déjà le séparatisme fait son petit bonhomme de chemin dans les esprits. Il est important, à cet égard, d’aborder les sujets qui fâchent sans hypocrisie aucune, avec sincérité et avec les mots qui désignent effectivement les maux infligés aux uns et aux autres. La Nation ne se construira pas sur les injustices, pas avec le mensonge, mais dans la Justice et la vérité. Merci!

    • Merci à Acheik pour sa contribution au débat. Il faut cependant réconnaître que la politique d’exclusion pratiquée depuis l’avenement du MPS au pouvoir ne touche pas seulement le Sud mais aussi le Nord. La partie septentrionnale du Tchad est un huit clos où les violations les plus graves se commettent sans que personne n’en parle. Tout le monde est de l’autre coté de la manche! Il y a une sorte de convention non écrite entre Nordistes et qui consiste à ne jamais critiquer le pouvoir des Nordistes acquis au prix de hautes luttes.Celui qui contrevient ou viole cette convention commet un sacrilège dont la sanction y afférente est inimaginable. Ce qui fait qu’il y a beaucoup de victimes muettes au Nord.
      Il est grand que nous comprenions nous sommes coumpables de la conspirations du silence et que ce silence nous tue aussi tous(Sudistes et Nordistes, Musulmans et Chretiens).

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