REFORMES INSTITUTIONNELLES AU TCHAD : Le dernier clou au cercueil de la République – Le Pays

Après avoir renversé un dictateur de la pire espèce en 1990, et promis aux Tchadiens la prospérité et la liberté, Idriss Deby, après 28 ans de règne sans partage, a non seulement reproduit le système de gouvernance de son sulfureux prédécesseur, Hissène Habré, mais il est aussi en train de rassembler le matériau nécessaire à la construction d’un pouvoir à vie. Pour apporter plus d’élégance à son plan machiavélique, il a mis en place un forum national chargé de réfléchir sur la réforme des institutions. Depuis le 27 mars dernier, cette structure a révélé aux Tchadiens, les fruits de sa cogitation. Le fruit le plus amer pour la démocratie, est incontestablement la proposition d’un régime présidentiel intégral avec un président qui sera élu pour un mandat de six ans renouvelable une seule fois à partir de 2021. Les choses sont juridiquement claires comme de l’eau de roche.

Les Tchadiens auraient tort de compter sur l’Occident pour les aider à se débarrasser de leur potentat

En 2021, l’homme fort de N’Djamena a la possibilité de régner encore pendant 12 ans sur le Tchad, soit jusqu’en 2033. Si l’on tient compte du fait qu’il est aux affaires depuis 1990, l’on peut se faire une idée exacte du nombre d’années qu’il pourrait réunir à la tête du Tchad. Le décompte fait ressortir 43 ans. Les Tchadiens et les Tchadiennes sont donc prévenus. Le fameux forum national inclusif vient de donner un quitus à Idriss Deby pour qu’il perpétue les œuvres de la satrapie jusqu’en 2033. Là-dessus, le doute n’est pas permis. C’est d’ailleurs pour cette raison essentielle qu’il a mis en place le forum national inclusif. Toutes les autres mesures auxquelles il est parvenu, sont, en réalité, une façon d’enrober la pilule dans l’espoir d’amener les Tchadiens à mieux l’avaler. L’opposition a donc eu le nez creux d’avoir boycotté les travaux du forum. Mais cela ne fait ni chaud ni froid au dictateur, car dans l’échafaudage « démocratique » dont il est le seul a avoir le secret, il n’a pas prévu de place pour l’opposition. Cette dernière a donc beau vociférer, le train de la satrapie passera. Et il passera d’autant plus sans encombre que ce qui préoccupe la communauté internationale au Tchad, ce ne sont ni les questions des droits humains, ni celles liées à l’alternance démocratique. C’est plutôt les hauts faits d’armes engrangés par l’homme fort de N’Djamena dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, aussi bien à l’intérieur du Tchad qu’à l’extérieur. C’est cette dimension de l’homme qui explique que les capitales occidentales ne tarissent pas d’éloges à son endroit. L’illustration de cette sympathie est la récente visite que lui a rendue le chef de la diplomatie américaine. Les Tchadiens auraient donc tort de compter sur l’Occident pour les aider à se débarrasser de leur potentat. Ils doivent, par conséquent, en tirer toutes les leçons et trouver les voies et moyens endogènes pour obliger Idriss Deby à débarrasser le plancher. Car, au rythme où vont les choses, la probabilité est forte qu’Idriss Deby se mue en Idriss 1er, c’est-à-dire, que la République tire sa révérence pour laisser la place à un royaume, à la tête duquel se succèderont les Deby. En tout cas, et c’est le moins que l’on puisse dire, cette logique est en marche au Tchad.

Il ne faut pas compter sur la raison pour arrêter Idriss Deby dans sa boulimie du pouvoir

En effet, avant même que cette réforme dont le seul bénéficiaire est Idriss Deby soit proposée par le forum national inclusif, le pouvoir avait opéré des tripatouillages constitutionnels allant dans le sens d’un règne illimité pour Idriss Deby. C’est ainsi qu’il avait fait sauter le verrou de la limitation du mandat présidentiel. Ce forfait s’apparentait à un premier clou au cercueil de la démocratie et de la République. Avec le renforcement hors norme du pouvoir présidentiel, assorti de la possibilité pour Idriss Deby de régenter encore le Tchad jusqu’en 2033 que viennent de proposer les ennemis de la démocratie, l’on peut affirmer que cette réforme peut être décryptée comme le dernier clou enfoncé au cercueil de l’alternance démocratique voire à celui de la République tout court. Car, il ne faut pas compter sur la raison pour arrêter Idriss Deby dans sa boulimie du pouvoir. Il ne faut pas non plus compter sur les élections que le dictateur organise pour rêver d’une dévolution démocratique du pouvoir au Tchad. Le drame, dans cette situation, est que ce qui aurait dû être ressenti comme une honte pour le dictateur, est perçu plutôt comme une avancée démocratique. Pouvait-il en être autrement, quand on sait que la honte ne tue pas au Gondwana ? Dans le cas d’espèce, Idriss Deby est vacciné contre la honte et le ridicule. Aux affaires depuis 1990, son régime a brillé par la corruption, la prédation des droits humains et des ressources de l’Etat au point que le Tchad est aujourd’hui sous perfusion économique et sociale. Il est même obligé, par moments, de tendre la sébile pour boucler les salaires des fonctionnaires. Mais le fait que le Tchad soit inscrit à l’article de la mort à cause justement de la gouvernance exécrable de Deby, ne pose à ce dernier aucun problème de conscience. Ce qui le préoccupe au plus haut point, c’est d’être scotché à son trône pour des siècles et des siècles. Au delà du fait que l’homme affiche un mépris évident pour la démocratie, l’on peut affirmer qu’il n’a aucun grain d’amour pour le Tchad. Avant qu’il ne vienne au pouvoir, ses compatriotes retenaient de lui l’image d’un patriote qui avait lutté pour restituer au Tchad la Bande d’Aouzou, longtemps occupée par la Libye. A son avènement en 1990, Idriss Deby a été applaudi parce qu’il avait mis fin au pouvoir sanguinaire de Hissène Habré. 28 ans après, le désenchantement est total au point que certains Tchadiens en sont arrivés à regretter son sulfureux prédécesseur.

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