La Libye se débarrasse de ses terroristes en les envoyant au Tchad – breizh

Les problèmes en Afrique – et ailleurs – se traduisent souvent par un système de vases communicants. Si la situation s’améliore quelque part, ailleurs, ça empire. Ainsi, si le maréchal Khalifa Haftar pacifie peu à peu la Libye, les terroristes et autres bandes armées plus ou moins criminelles sont peu à peu repoussées vers le Tchad où la situation empire. Ce qui va finir par concerner la France, soutien de longue date – y compris militaire – de l’autocrate local Idriss Déby.

Sur Telegram, l’analyste géopolitique russe Rybar’ (Рыбарь) résume la situation : « le Tchad envoie des renforts militaires à la frontière avec la Libye. Le gouvernement craint une arrivée massive de combattants de bandes armées depuis la Libye. Des avions ont été basés à Faya Largeau [48.000 habitants, au nord du Tchad] et plusieurs convois de matériel militaire ont été envoyés depuis la capitale [N’Djamena, anciennement Fort-Lamy, à l’ouest du pays, frontalière du Cameroun] vers le nord ».

Le 22 août, un check-point de l’armée tchadienne à la frontière de la Libye a été attaqué par des bandes armées venues du désert libyen. Le 11 août, d’autres hommes armés, issus du Conseil de Commandement Militaire pour le Salut de la République, un mouvement armé d’opposition, ont tué trois militaires tchadiens à Kouri Bougoudi, 35 km au sud de la frontière ; les rebelles, partis depuis la Libye, ont affirmé avoir investi la ville et fait plusieurs prisonniers dans l’armée régulière – deux affirmations démenties par le gouvernement tchadien.

Une seconde attaque a eu lieu la semaine dernière. La région compte des mines d’or, dont les autorités ont suspendu temporairement l’activité. Elles nient cependant avoir envoyé des renforts militaires, ainsi que l’instabilité de ces dernières semaines.

Le CCSMR : renverser Idriss Déby, se faire payer par Haftar pour pacifier le sud de la Libye

Le Conseil de Commandement Militaire pour le Salut de la République (CCMSR) a pour objectif de renverser Idriss Déby. Le groupe revendique 4500 hommes armés, et s’il a été créé en 2016, il n’a commencé à affronter l’armée régulière que depuis le mois d’août 2018. En juillet 2017 le CCMSR a lancé un « appel aux forces vives de la Nation » pour réunir toute l’opposition contre Idriss Déby.

« Ces combattants n’ont rien de différent de leurs collègues syriens » [de l’opposition islamiste], continue l’analyste russe Rybar. « Les combattants tchadiens vont et viennent à travers la frontière avec la Libye qui n’est pas fermée – en avril, ce sont les avions de Khalifa Haftar qui les ont bombardés. Même si depuis janvier la frontière est déclarée fermée du côté tchadien, rien n’empêche les combattants libyens de rejoindre le CCSMR. Dans la mesure où la situation se stabilise côté libyen, le maréchal Haftar ne fera aucune difficulté pour repousser ces fractions armées vers le Tchad voisin ».

Le maréchal Haftar aurait aussi recours à une importante force tchadienne – près de 6000 hommes basés dans le sud de la Libye, à Sebha (Fezzan) – pour le pacifier. Le CCSMR en a fait partie – avant d’opter pour les Brigades de défense de Benghazi, une branche locale d’Al-Quaïda. Un rapport des Nations Unies, qui estime le nombre de mercenaires tchadiens en Libye à 4200 hommes, les a accusés ce 9 juin de combattre aux côtés des islamistes.

Une situation de crise protéiforme au Tchad

Il n’y a pas que le pouvoir autocratique d’Idriss Déby qui pose problème au Tchad, mais il est comme un torchon rouge pour ses opposants de toutes natures – même si peu d’entre eux ont un programme de stabilité et de développement une fois qu’ils auraient conquis le pouvoir. Le pays connaît en effet une situation de crise multiforme depuis deux ans. Avec des grèves, des arrestations arbitraires et des répressions d’opposants depuis 2016, une crise économique, des critiques quant au partage des revenus pétroliers, qui ont d’ailleurs drastiquement baissé… l’accord de préfinancement pétrolier passé avec Glencore en 2014 pour 1.4 milliards de dollars et que le Tchad n’arrivait plus à rembourser n’a rien arrangé.

Le Tchad, maillon indispensable du dispositif de la France en Afrique

Ou encore la hausse des dépenses militaires liée aux engagements extérieurs de l’armée Tchadienne (en Centrafrique avec des visées expansionnistes, au Niger contre Boko Haram qui menace aussi le Tchad…) au nom de la lutte contre le terrorisme qui recouvre surtout, au nord et à l’ouest du pays, la lutte contre des tentatives diverses de destabilisation du régime Déby par des forces armées d’opposition.

« Si l’engagement dans la lutte contre le terrorisme apporte une reconnaissance de la communauté internationale au Tchad, qui y a gagné en représentation, notamment au niveau de l’Union Africaine, il offre aussi une rente pour la France : intérêts géopolitiques, reconnaissance internationale, intérêts militaires. Depuis des décennies, le Tchad joue un rôle particulier dans le dispositif militaire français en Afrique et au sein de l’armée française. Ainsi Déby est devenu un maillon indispensable de la lutte contre le terrorisme et la France un appui incontournable du pouvoir en place…mais à quel prix humain ? », s’interroge l’association Survie.

En filigrane, alors qu’Idriss Déby a prévu de rester au pouvoir jusqu’en 2033, cela signifie que si la situation se dégrade au point de menacer la pérennité de son régime, la France – et donc l’armée française – s’en mêlera. Ce ne sera pas la première fois.

D’autant que – n’en déplaise à l’opposition locale et aux esprits chagrins en France, si le régime tchadien tombe, la France perdra un appui militaire solide contre la déstabilisation de l’Afrique de l’ouest (Centrafrique, Boko Haram, Barkhane – dont les forces aériennes sont basées à Ndjamena et Faya-Largeau est une des bases avancées) et le pays risque de tomber comme un fruit mûr entre les mains des islamistes. Avec comme conséquence quasi-immédiate un exode de la population vers les pays voisins… mais aussi un accroissement net de l’immigration vers la France, via la Libye et la Tunisie, puis l’Espagne.

Louis-Benoît Greffe


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