Au Tchad, régner par le viol

 

La justice tchadienne va examiner en appel ce mercredi une affaire de mariage forcé et de violences sur une mineure qui dit avoir été séquestrée et torturée par son mari. Une pratique généralisée.

Au Tchad, régner par le viol

Elle paraît infiniment plus vieille que ses 16 ans. Sur les photos, elle ne sourit pas. Ses yeux sont vides, bouffis de cernes. Comment rire encore, du rire clair et pur de l’adolescence, lorsqu’on a été mariée de force à 13 ans ? Pourtant, contrairement à tant d’autres, Hawariya Mahamat Abdoulaye a pu échapper à son destin. Enlevée, violée et torturée pendant plus d’un an par un époux quinquagénaire, elle a fini par fuir à pied, en pleine brousse, ignorant le danger, les prédateurs et les coupeurs de route, mais peut-être préférait-elle la mort au calvaire qu’elle venait d’endurer. Recueillie à N’Djamena, la capitale tchadienne, par une partie de sa famille, elle a fini par porter plainte contre son tortionnaire. Et de ce fait, elle est devenue un symbole. De toutes ces jeunes filles qui ont eu le courage de dire non, mais aussi de toutes celles qui se sont tues, qui n’ont eu d’autre choix que d’accepter leur sort et ont souffert des Golgotha de douleur, en silence.

Il advint d’Hawariya ce qu’il advient en général de tous les héros modernes : elle fut traînée dans des conférences internationales et exposée, regardée, applaudie, un peu à la manière d’une charolaise au Salon de l’agriculture. Elle qui n’avait connu que les rives du lac Iro, cette région oubliée du fin fond du sud du Tchad, elle a vu le vaste monde. Elle a regardé, ébahie, les gratte-ciel de New York se nimber de la grisaille d’un matin d’octobre et elle s’est sans doute dit que les hommes devaient être fous, à vouloir tutoyer les étoiles quand il suffit simplement de les contempler. C’était en 2016, à l’occasion de l’assemblée générale des Nations unies. Le Tchad, la pire dictature d’Afrique selon le magazine The Economist, venait tout juste d’interdire, par oukase présidentiel, le mariage des mineurs. Hinda, l’épouse du dirigeant Idriss Déby Itno, avait emmené Hawariya dans ses bagages. Le régime avait bien besoin de la figure candide de l’adolescente pour redorer son blason, terni par des élections truquées et de multiples atteintes aux droits de l’homme. Et le contraste était saisissant entre les deux femmes, Hinda et Hawariya, l’une au sourire radieux, un brin forcé, pagne coloré, bijoux éclatants, et l’autre, cette enfant au voile noir, aux lèvres figées, et ces yeux braqués vers le sol, on garde toujours les yeux baissés quand, un jour, on a connu les poings d’un bourreau.

Justice corrompue

Grâce à cette exposition médiatique inattendue et à ses appuis en haut-lieu, Hawariya aurait dû être définitivement à l’abri de son ex-mari. Pourtant, de retour à N’Djamena, il n’en fut rien. Bien au contraire. Au tribunal, l’ex-mari fut relaxé des faits d’enlèvement et de violences qui lui étaient reprochés. Selon plusieurs témoins, il aurait versé la somme de 6 millions de francs CFA (un peu plus de 9000 euros) de pots-de-vin aux magistrats chargés de juger l’affaire. Depuis, Hawariya vit dans la crainte. Plusieurs fois menacée par son bourreau sur le chemin de l’école, elle attend aujourd’hui le procès en appel sans trop y croire, ayant perdu la foi en une justice tchadienne qu’elle juge «corrompue».Après pas moins de neuf renvois, l’audience est prévue pour ce mercredi 31 octobre. Mais quelle que soit son issue, personne ne pourra oublier le silence assourdissant des autorités tchadiennes, qui après avoir fait d’Hawariya une égérie, se sont bien gardées de voler à son secours.

Il faut dire qu’au Tchad, la loi interdisant le mariage des jeunes filles mineures n’est rien d’autre qu’un tigre de papier. Selon l’ONU, 68% d’entre elles se retrouvent mariées avant leurs 18 ans, le plus souvent contre leur gré. Ce phénomène ne touche pas seulement les provinces rurales reculées comme on pourrait le croire. Il essaime dans toute la société, atteignant les couches les plus aisées et même les sphères du pouvoir. A partir de 2003, l’exploitation des champs pétrolifères du sud du pays a offert au clan zaghawa d’Idriss Déby une manne financière quasi-illimitée. Au contraire de l’immense majorité de la population, les proches du Président vivent depuis dans un luxe ostentatoire, qui s’exprime notamment à travers l’organisation de fastueux mariages. Ces noces, le plus souvent avec des jeunes filles à peine pubères, visent à tisser des alliances à l’extérieur du clan mais aussi à faire étalage d’une certaine forme de toute-puissance. Les femmes sont devenues des attributs du pouvoir autant que des «objets de collection». Cet alliage entre un système archaïque reposant sur la polygamie et une surabondance de moyens financiers a conduit des membres du clan présidentiel à dépenser des dizaines, voire des centaines de milliers d’euros pour acquitter la dot d’une jeune fille, dont on a bien sûr omis de s’assurer du consentement.

Les familles, quant à elles, ne peuvent guère refuser, partagées entre crainte et appât du gain. Au cours de la seule année 2013, le petit frère du Président, directeur des douanes, Salay Déby, s’est marié à pas moins de quatre reprises ; la plus jeune de ses épouses avait 14 ans. En 2017, une Tchadienne âgée de 16 ans et scolarisée en France, dans la banlieue de Strasbourg, a été enlevée pendant ses vacances au Tchad par Aboud Hachim, le maire de la ville natale du Président, qui s’impatientait de celle pour laquelle il avait payé 240 millions de Francs CFA de dot (plus de 360 000 euros).

Viol collectif posté sur les réseaux sociaux

Au-delà de l’indécence de telles noces dans un des cinq pays les plus pauvres du monde, au-delà de l’anathème islamique jeté sur les mariages forcés, au-delà d’une loi tchadienne systématiquement bafouée, en premier lieu par ceux qui l’ont édicté, se dresse ce cortège de souffrances que ni des chiffres, ni des vibrants plaidoyers à la tribune de l’ONU, ne pourront jamais exprimer. Car c’est bien de viols dont il s’agit. Et quand ces agressions ne se dissimulent par derrière le paravent d’un mariage, elles se révèlent dans leur absolue cruauté.

Tout Tchadien se rappelle de Zouhoura, le visage du martyre même, ses traits se tordent devant le téléphone qui la filme, elle gémit, supplie, appelle au secours mais rien n’y fera, ils sont sept autour d’elle, sept à l’avoir enlevé à la sortie de l’école, sept enfants de dignitaires du régime, sept garçons à peine plus âgés que ses 16 ans, et ils seront sept lâches à la forcer, à tour de rôle, en riant, pour eux c’est un jeu. Comble de l’horreur, les violeurs filmeront la scène avant de la poster sur les réseaux sociaux ; ce qui embrasera le pays en 2016, quelques semaines avant l’élection présidentielle. Devant le scandale, la justice tchadienne condamnera les criminels à dix ans de prison, mais ils n’en feront aucune, trois d’entre eux (dont le fils du président de la Commission de l’Union africaine, Moussa Faki) recommenceront même en Afrique du Sud l’année suivante et il faudra l’intervention personnelle d’Idriss Déby pour les exfiltrer de la terre de Mandela. Zouhoura n’a été qu’un éclair fugace dans les ténèbres, elles sont cent, mille à avoir subi pareil sort, les viols collectifs ne se sont jamais arrêtés après 2016, c’est la même pièce d’épouvante qui se répète, encore et encore. Et toujours, pour les criminels, en grande majorité issus du clan au pouvoir, c’est l’impunité qui prévaut et pour les victimes, c’est le silence, dicté par la peur des représailles, dicté par la honte dans une société qui ne sait pas protéger ses filles.

Emmanuel Macron se rendra en visite officielle à N’Djamena en décembre de cette année. Et il ne serrera pas seulement la main d’un des pires tyrans d’Afrique, il apportera son soutien à un régime prédateur qui ne recule devant aucun moyen pour assoir son pouvoir. Le viol, qu’il soit commis dans le cadre de mariages forcés ou de rapts collectifs, est une arme utilisée pour instiller un peu plus la terreur dans la société tchadienne. Hawariya, manipulée puis abandonnée à son sort, n’a été qu’un jouet au service d’une vaste hypocrisie. Il est grand temps que les masques tombent, que les monstres soient punis, que justice soit rendue. Et alors, peut-être, il y aura un matin pour les héroïnes brisées du Tchad.

Thomas Dietrich écrivain, secrétaire général démissionnaire de la Conférence nationale de santé, président de l’association Citoyens, santé, environnement

Liberation.fr

 


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