Avant Pau: quelques réflexions face aux turbulences sahéliennes – Mediapart

LE SAHEL DANS LA TOURMENTE/ QU’AVONS NOUS RATE?

François Grunewald, ingénieur agronome, Directeur « Veille et Prospectives », Groupe URD (www.urd.org)

La réponse française à la crise sahélienne, basée sur une approche dite « Diplomatie-Défense-Développement » semble bien dans l’impasse et se trouve de plus en plus confrontée à des questions venant tant des sociétés civiles sahéliennes que française. C’est ce qui a conduit à l’interpellation du Président Macron : « nos hommes se font tuer et vos opinions publiques nous rejettent : comment sortir de là ? » et à la convocation à Pau des chefs d’état du G5 Sahel, décalée, fort heureusement au 13 Janvier, à la suite des tragiques incidents d’Inates.

Avant de réfléchir à « comment sortir de là », il importe de réfléchir à « comment y est on arrivé ». Il n’existe de bonne réponse que si on a posé le bon diagnostic. Depuis plusieurs années, de nombreux chercheurs et spécialistes de terrain soulèvent des questions, proposent des analyses des pistes de réflexion pour l’action, avec la tragique impression de n’être ni écoutés, ni entendus.

La Mauritanie garde les menaces sous contrôle Si le Niger semble encore tenir, grâce à son expérience des crises précédentes, les crises de Diffa (Lac Tchad) et sur Tillaberi représentent des défis significatifs. Quant au Burkina Faso, affaibli par les bouleversements qui ont suivi la révolution de 2014 (il fallait notamment reconstruire le système de sécurité) est entrainé dans une spirale terrifiante. Le Mali quant à lui vit des zones entières sortir de la gouvernance nationale.

Les militaires français, mais aussi maliens, nigériens et burkinabé, sans compter les contingents internationaux de la MINUSMA, subissent chaque semaine des pertes. Les civils de la zone sont de plus en plus eux-mêmes victimes d’horreurs dans des contextes ont longtemps prévalues les complémentarités entre les communautés, même si les conflits fonciers pastoraux et agropastoraux étaient souvent sources de tensions. Imams modérés, voire dérangeants et chefs traditionnels sont maintenant égorgés en vidéo. 7 ans après les succès de Serval, nous sommes tous, Occidentaux comme Africains face à une impasse. Qu’avons nous raté ?.

Trois éléments doivent être analysés :

  • la crise, avec son histoire et ses dynamiques complexes ;
  • la stratégie mise en place par la France et la communauté internationale face aux acteurs étatiques et aux groupes armés non étatiques, y compris les milices d’autodéfense,
  • et enfin la communication qui l’accompagne.

Une crise complexe, multiforme, multidimensionnelle, à évolution rapide dans un système ouvertLa crise complexe, qui prend ses racines loin dans l’histoire, y compris le conflit dit « touareg » des années 90, redémarre pour une nouvelle phase en Algérie avec la fin de la terrible guerre civile et l’exportation vers les sables des déserts sahéliens des katibas du Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat (GSPC) à partir de 2006 ou il devient Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI). Elle prend une nouvelle dynamique avec la guerre en Libye lancée par Nicolas Sarkozy sous l’influence de Bernard Henry Levy, et abouti à la césure du Mali en deux, avec le nord et l’est sous contrôle des mouvements armés radicaux et le reste sous le contrôle de Bamako. Avec Serval puis Barkhane, la Mission internationale de soutien au Mali sous conduite africaine (MISMA) puis la MINUSMA, diverses mécanismes européens, américains, les forces armées se multiplient en renfort ou en substitution des armées nationales, avec pour l’instant un résultat plus que mitigé. La situation sur le terrain a rapidement évolué. Très vite après l’opération combinée remarquable de Janvier 2013, on a donné aux militaires un agenda impossible : faire la guerre alors que l’enjeu était d’aider au rétablissement de la loi et de l’ordre. Lutter contre le « terrorisme » dans ce Mali compliqué, ce qui est l’un des objectifs centraux pour Barkhane, et l’appui à la mise en œuvre de l’Accord de paix demandaient une analyse fine d’économie politique. la complexité des relations entre les parties signataires du Nord, le jeu politique particulier de l’Algérie et les relations nombreuses et connues de certaines parties à l’Accord d’Alger avec les grands trafics sahariens ainsi qu’avec des acteurs du djihad politique ont été analysés en détail par la communauté des chercheurs. Leurs efforts pour alerter les politiques, tant en France qu’aux Nations Unies, semblent ne pas avoir été réellement entendus. La dégradation s’est accélérée à partir de 2015 avec l’éclatement d’une crise d’une tout autre nature au Centre Mali, puis de ses débordements au Burkina Fasso et au Niger voisin. Derrière la façade religieuse médiatisée, s’appuyant sur le fantasme de la résurrection de l’ancien royaume théocratique du Macina, c’est d’abord et essentiellement à une crise de gouvernance, d‘économie rurale, de la confiance dans la gestion de la loi et de l’ordre que le Sahel est confronté et sur laquelle le radicalisme politique s’est ancré et a prospéré. La encore, de nombreux observateurs ont sonné très tôt l’alerte.

FAUT-IL UNE REMISE EN CAUSE DES « 3D »

Quand on part de l’hypothèse que ce sont les problèmes de gouvernance, de perte de confiance en l’Etat et sa capacité de faire prévaloir la loi et l’ordre de façon juste et d’assurer les services de base aux citoyens qui sont au cœur des rancœurs qui nourrissent les insurrections, pas le radicalisme religieux, qui ne vient qu’après comme auto justification ou outils de récupération, on change de facto l’équation de la réponse.

Cependant, plus la crise perdure, plus l’idéologie fondamentaliste s’enracine, même si «  fondamentalisme » ne veut pas nécessairement jihadisme.

Ce n’est pas ni du triangle « Diplomatie–Défense -Développement » ni d’une séquence «sécurisation-stabilisation-développement » dont on a besoin mais d’une approche radicalement différente des outils et de la gestion du temps. L’enjeu serait de produire des « dividendes de la paix », avec la fin de la peur, le retour d’une confiance envers les acteurs de l’état, l’émergence d’une certaine normalité socio-économique et la création d’un nouvel espace d’expression politique. Il s’agit de redonner de l’espoir aux nombreux citoyens, et notamment à la jeunesse, qui se sentent marginalisés politiquement, socialement et économiquement. Il s’agit de créer un nouveau contrat social et politique entre l’Etat et les populations. Et cela passe par un travail de fond sur les enjeux de gouvernance, seul moyen de recréer une confiance qui a largement disparu.

Face aux conflits au Sahel, que doit faire la Diplomatie ?

Négocier. Mais avec qui ? Pour l’instant, la Diplomatie s’est surtout mobilisée pour renforcer l’effort de guerre collectif. Plus d’armées africaines, plus d’armes européennes, plus de drones américains, plus d’avions, d’hélicoptères, etc. Bref plus de Défense. Si ceci a pu amener à certains succès localisés sur le terrain, les derniers évènements de Guiré, de Dioura, de Boulkessy , de Mondoro et d’Indelimane au Mali, de Koutougou au Burkina Faso  et d’Inates au Niger montrent que ça ne suffit pas : Face à des insurgés habillés en civil, très mobiles, très infiltrés dans la populations, de plus en plus stratèges et capables de monter des opérations complexes et bien coordonnées, l’augmentation des effectifs déployés, souvent insuffisamment formés, peu mobiles et mal équipés, le recours à la technologie des drones et des écoutes atteignent vite leurs limites.

Les vrais enjeux diplomatiques, notamment au Mali, seraient un fort plaidoyer contre la corruption qui mine le pays à tous les niveaux, et pour la justice et la redevabilité qui restent faibles. Ces sujets à la fois irrite mais en même temps sont reconnus par tous. Ce serait aussi d’inciter les autorités à entamer les négociations [1] avec les acteurs du Djihad politique. Si la paix gagnée semble impossible, si la paix imposée une chimère dans le contexte sahélien, reste la paix négociée. Ce serait enfin de faire de gros efforts pour assurer la mise en place effective de l’Accord d’Alger, qui est en train, par manque d’application, de perdre toute sa valeur, et en même temps reconnaitre qu’il faut le dépasser, qu’il faut engager un ou des processus complémentaires.

Que va faire le Développement dans cette histoire ?

Certes, la pauvreté est source de tous les maux. Certes les changements climatiques exacerbent les tensions rurales et jette, en synergie avec la pression démographique, des jeunes sur le chemin de la recherche d’autres alternatives économiques. Certes l’inégal accès des filles à l’éducation entrave le progrès social. Mais ne nous ne leurrons pas : Face aux enjeux de mauvaise gouvernance, d’absence d’une chaine pénale juste, la multiplication des exactions par des Forces de Sécurité (FdS), et le manque d’espace d’expression des griefs de tous et des besoins de reconnaissance politique de la jeunesse et de manière générale, de tous les cadets sociaux (femmes, castés, etc.), ces actions de développement pèsent peu. On revient à la politique et à la responsabilité des institutions nationales pour créer cette gouvernance renouvelée. Hélas, le récent Débat National Inclusif au Mali semble ne pas avoir apporté tous les résultats espérés. Boycotté par l’opposition, paralysé quant aux opportunités de revisiter l’accord de paix.

L’un des défis majeurs de la situation actuelle est la création des conditions qui permettront d’arrêter l’escalade des déchirements intercommunautaires et notamment de la propagande anti-peuls. La recherche de boucs émissaires, s’ancrant dans la période du MUJAO mais aussi dans les anciennes tensions foncières de la zone de Bandiagara, est un des ressorts classiques des conflits, qui cherchent à donner un visage à l’ennemi. Mais c’est aussi une des dynamiques les plus mortifères des affrontements sociétaux, ave les cycles de vengeance et conte vengeance qu’elle entraine. Si tous les discours sur le développement préventif au Sahel, créateur d’emploi pour tous et d’éducation pour les filles, abondent depuis quelques années tant chez les ONG que parmi les bailleurs de fonds, Il a fallu 4 ans pour que la question des droits (au pluriel) tant modernes que coutumiers et islamiques (y compris du rôle du Droit islamique pourtant présent dans l’Accord d’Alger), d’appui à la chaine pénale, de lutte contre la corruption émerge dans les discours politiques des développeurs, comme on a pu le voir lors du Forum de Dakar pour la paix et la sécurité.

Quel rôle pour la Défense?

Dans ce cadre d’un conflit à cinétique multiple, dans un espace très peu peuplé, qui fonctionne au rythme des saisons et de la mobilité extrême des peuples pastoraux, le séquençage « sécurisation-stabilisation-développement » est un mythe, voire une impasse stratégique. Que voudrait dire sécurisation quand l’insurgé est mobile, se meut sans entrave au milieu des populations, de la savane et des dunes, et surtout quand il a acquis une forte capacité tactique, un armement de plus en plus sophistiqué et des réseaux d’information très efficaces. On sécurise aujourd’hui et la zone retombe sous contrôle des insurgés deux jours après. Dès lors, face à ces sables mouvants, que voudrait dire « stabilisation » : le retour d’un Etat dont les gens ne veulent pas nécessairement ? Mais qui veut retourner dans des villages dans lesquels les insurgés sont infiltrés, discrets, scrutent tous vos contacts et frappent quand ils veulent ? Faut-il alors mettre une base militaire sur zone ? Mais que faire quand la présence de FdS entraine la multiplication des incidents, la pose de mines artisanales sur les axes vers les marchés ?

LA COMMUNICATION: AU COEUR DES CRISES SAHELIENNES

Les sociétés sahéliennes sont de plus en plus connectées et de plus en plus perméables tant à la connaissance qu’aux fake news et à la manipulation. Ce champ de bataille « cyber » est au cœur des évolutions des conflits au Sahel.

En effet, il suffit d’explorer les sites d’information et le monde des réseaux sociaux sahéliens pour voir qu’il existe des bruits de fond clé, souvent basés sur des fantasmes, qui alimentent le discours anti-français et polluent le débat et fond que les gens ne se posent pas les bonnes questions. Ceci concerne en particulier quelques-uns des sujets les plus polémiques qui animent la cybersphère malienne :

  • Kidal : Pourquoi l’Etat malien n’y est t-il pas encore installé et quelle est la responsabilité de la France dans cela ? la France bloque t’elle la négociation avec certaines
  • Iyad Ag Ghali: Pourquoi Barkhane n’a-t-elle toujours pas pu l’attraper ? Il y a-t-il un « agenda français »
  • Le soi-disant pillage des ressources naturelles réelles ou fantasmées du Nord par les compagnies françaises.

Tout ceci se développe dans un cadre en partie réelle, en partie fantasmée d’une souveraineté endommagée et d’un récit du néocolonialisme surement très manipulé par certains acteurs de la sphère politique.

QUELLES VOIES DE SORTIE PAR LE HAUT ?

Il est important de souligner quelques points forts qui peuvent servir de points de départ

Barkhane a réussi là où les américains ont échoué : limiter au maximum les dégâts collatéraux. C’est largement sur l’existence de ces derniers que les Talibans avaient ancré leur propagande. Mais il lui manque quelques succès d’ampleur médiatisables.

Si le G5 Sahel semble avoir été une idée intéressante, la lenteur de la mise en place, mais aussi les réticences des sociétés civiles sahéliennes, montre que la légitimité des acteurs sahéliens n’est pas une donnée simple et évidente à construire face à la crise actuelle. Les derniers massacres de militaires nigériens, maliens et burkinabé montrent combien il leur est difficile d’agir face à des insurgés qui savent monter des opérations tactiquement complexes, dont la première des choses à faire est de couper les télécommunications de l’ennemi afin de l’empêcher d’appeler à l’aide. C’est là qu’il faut se demander quels concertations la France peut faire avec ses alliés africains pour que chacun se sente bien impliqué, à la manière de la Mauritanie qui depuis au moins 10 ans s’est rôdée dans la gestion des groupes armés et des idéologies radicales. Les défis capacitaires sont majeurs. A tous les niveaux.

Comment pousser et soutenir les acteurs de la négociation et de la médiation quand dans certaines situations ils peuvent aussi se faire tuer? Il faudra parler aux « gens de la brousse », quel qu’en soit la voie et le chemin des proxis et des intermédiaires, sachant les risques que ces derniers prennent. Lors de nos dernières enquêtes dans le Macina, le Gourma et la zone de Tillaberi, nous avons été frappés par le poids nouveau de la peur dans les villages.

Il faut être réaliste. Face à des acteurs de la violence qui proposent aussi une offre de services alternatifs, ce n’est pas en faisant quelques actions civilo-militaires, en réhabilitant quelques écoles et quelques points d’eau qu’on gagnera la bataille de la communication. Répondre de façon construite et argumentée aux dérives des réseaux sociaux et des sites d’informations devient de plus en plus essentiel. Il faut regarder les sujets qui bougent les foules sahéliennes et donner de vraies réponses, pas de simples « éléments de langages ».

Enfin, face à des sujets complexes, revenir à ce qui oppose Sun Tsu à Clausewitz. Comprendre et influer pour éviter les batailles inutiles et les défaites prévisibles plutôt que de promouvoir le simple effet de la force. Et pour cela, mieux écouter et prendre en compte ce que dit la communauté des chercheurs et observateurs de la zone sahélienne. On est loin d’y être.

Note à propos de l’auteur: Ingénieur agronome et agro-pastoraliste, travaille depuis 40 ans dans les contextes de crise, notamment dans toute la bande agro-climatique du Sahel à la Somalie. Il a conduit dans la zone plusieurs dizaines de mission de recherche et d’évaluation dans toute cette zone. voir https://www.urd.org/fr/zone_crise/sahel/

[1] Parler aux jihadistes au centre du Mali : le dialogue est-il possible ? ICG, Report 276 / Africa, 28 May 2019


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