Tchad: Le gouvernement suspend les garanties constitutionnelles pour démolir un millier de maisons – Irin

Le décret présidentiel, émis à la suite de l’offensive rebelle de deux jours sur la capitale et qui suspend les garanties constitutionnelles et les libertés civiles, a été utilisé plus tard par le maire de N’Djamena pour expulser des milliers d’habitants et démolir leurs maisons.

« Le décret a été une occasion pour les autorités locales de détourner la loi », a confié à IRIN un diplomate occidental, qui a requis l’anonymat. « Mais ce n’était pas son objectif ».

Après que les rebelles eurent été chassés de la ville, le président Idriss Déby a déclaré l’état d’urgence, qu’il a transformé ensuite en « période d’exception », ce qui lui conférait des pouvoirs encore plus importants, a indiqué le diplomate.

Entre cette période et le 15 mars, date à laquelle les mesures d’urgence ont été levées, les autorités avaient imposé un couvre-feu du crépuscule à l’aube et censuraient la presse, et tout individu pouvait être contrôlé et détenu sans jugement.

C’est pendant cette période que les autorités locales ont démoli un millier de maisons dans une quinzaine de quartiers pauvres de la ville.

Les autorités de la ville avaient engagé une lente procédure judiciaire pour obtenir l’expulsion des occupants des maisons, mais des organisations de défense des droits humains et des associations de la société civile s’y étaient vigoureusement opposées et la presse indépendante avait régulièrement dénoncé ce plan d’expulsion.

Aujourd’hui, compte tenu du décret présidentiel, les débats publics concernant les expulsions sont interdits et bon nombre d’éminents avocats commis d’office ont fui le pays, craignant pour leur sécurité.

Un plan pour le bien de la population

Pour Mahamat Zène Bada, le maire de N’Djamena, les démolitions ont été décidées pour le bien de la population. « [Désormais] nous pourrons construire des écoles primaires et secondaires et des universités, des centres médicaux, des bibliothèques, des centres sportifs, des marchés et des gares routières », s’est-il réjoui.

M. Bada a par ailleurs reconnu que le décret leur donnait cette possibilité d’agir. « Nous sommes dans une période d’exception. Le décret du chef de l’Etat est arrivé à ce moment-là. Quand on dit période d’exception, ça ne se discute pas. Il n’y a rien à dire ».

Mais bon nombre d’observateurs doutent que la population puisse bénéficier de sitôt des retombées de ces destructions, soulignant qu’il sera difficile de démarrer des projets étant donné qu’il existe peu de sociétés de construction dans le pays, compte tenu de l’insécurité actuelle ; en outre, il y a lieu de s’interroger sur l’opportunité de construire des bibliothèques dans un pays où la majorité de la population n’est ni instruite ni lettrée.

Parallèlement, la vie des personnes expulsées a été bouleversée. « Il est difficile de quitter un endroit où on a fait toute sa vie », a confié à IRIN Abdoulaye Ahmat, qui vit désormais dans un logement provisoire.

M. Ahmat s’est dit inquiet de devoir finalement déménager dans un autre quartier. « J’ai grandi dans ce quartier et je m’y suis marié. Mes enfants y ont grandi également. Ma deuxième fille vient de se marier ici avec un jeune habitant, également de ce quartier ».

Dans les quartiers défavorisés, le prix des maisons aurait augmenté car les démolitions ont créé une pénurie de logements réelle et supposée. « Certains propriétaires ont exploité la situation pour trouver une excuse et augmenter les loyers », s’est désolé un habitant.

Les réfugiés

Les démolitions ont démarré peu après que des dizaines de milliers d’habitants eurent fui pour échapper à la confusion causée par l’offensive des rebelles sur la ville. Bon nombre d’habitants de N’Djamena étaient alors allés à Kousseri, la ville frontalière camerounaise, et avaient obtenu le statut de réfugiés. Certains étaient revenus plus tard, mais leurs maisons avaient été démolies.

Lorsque le gouvernement a repris le contrôle de la capitale, d’autres habitants ont été expulsés.

« Nous nous remettions à peine des traumatismes causés par les combats », a affirmé un habitant de N’Djari (un quartier du septième arrondissement de N’djamena), qui a perdu sa maison.

Comme lui, certains habitants ont alors traversé la frontière. « Ils ne savaient pas où aller, alors ils se sont dirigés vers le Cameroun pour s’y faire inscrire comme réfugiés », a-t-il affirmé, en demandant que son témoignage reste anonyme.

Des milliers de réfugiés ont désormais été transférés vers le camp permanent de Maltam, une ville située un peu plus à l’intérieur du territoire camerounais.

D’après le maire de N’Djamena, les familles expulsées vont être dédommagées, mais il sera difficile de déterminer la valeur des maisons.

« Toutes les maisons n’ont pas la même valeur. Il ne peut donc pas y avoir les mêmes indemnisations pour tout le monde ».

Mais certaines sources doutent que les familles expulsées puissent jamais être indemnisées pour la perte de leurs maisons.

« Comment voulez-vous que les gens soient indemnisés quand on n’a jamais déterminé la valeur de ces maisons ? », a demandé le diplomate.


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