Le dilemme des "humanitaires" – Le monde

La mort de Pascal Marlinge, représentant au Tchad de l’organisation non gouvernementale (ONG) britannique Save the Children, tué le 1er mai sur la route Farchana-Adré, a traumatisé la communauté des « humanitaires ».

« Ce dramatique incident » va-t-il, au moins, permettre d’établir « des liens plus étroits et de confiance entre militaires et humanitaires », comme le souhaite le général Jean-Philippe Ganascia, commandant de l’Eufor, l’opération européenne au Tchad ? La réponse ne va pas de soi. Les militaires européens soulignent les difficultés à mettre un terme aux exactions des « coupeurs de routes » qui se sont spécialisés dans le vol des véhicules 4 × 4 rutilants des ONG.

Ils ont donc proposé aux humanitaires de s’insérer dans des convois armés et de signaler leurs déplacements, seule façon, estiment-ils, d’assurer une protection efficace. Les escortes, répondent les intéressés, remettraient en cause la « neutralité » des ONG, en les associant de facto à la force armée. Cela nuirait gravement à leur mobilité, donc à leur efficacité, tout en les désignant comme des cibles éventuelles.

La grande majorité des ONG présentes sur le théâtre tchadien ont donc apporté une fin de non-recevoir aux propositions de l’Eufor. Mais la « planète » des humanitaires n’est pas unanime : à certaines positions très dogmatiques (« Aucun contact avec les militaires ») répondent des attitudes plus pragmatiques : « Il faut voir au coup par coup », admettent certains.

COMPLICITÉS LOCALES

Tous sont d’accord sur un point : les escortes ne règlent pas « le problème de l’impunité ». C’est le maître mot : depuis 2006, près de 90 véhicules 4 × 4 ont été volés aux organisations humanitaires dans l’est du Tchad, souvent sous la menace d’une arme, et aucun coupable n’a été arrêté. A mots couverts, parce qu’ils mesurent les risques d’expulsion, les humanitaires mettent en cause des complicités locales dans la police et l’armée. La violence s’accroissant (une demi-douzaine de gendarmes protégeant les camps de réfugiés ont été tués depuis avril), le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) a décrété une limitation des déplacements de ses employés. Plusieurs ONG ont imposé un strict couvre-feu et ont suspendu ou réduit leurs activités dans l’est tchadien.

La nuit, dans les rues d’Abéché, les conducteurs de 4 × 4 japonais ne sortent plus, et, dans la cour de Médecins sans frontières-Suisse, les véhicules tout-terrain ont été placés sur cales. Le général Ganascia avoue son impuissance : « Je m’efforce de sécuriser des zones, pas des humanitaires. Aucune force armée ne serait capable d’empêcher de telles agressions ; le risque zéro n’existe pas… »

Laurent Zecchini


Commentaires sur facebook