La France veut une force européenne près du Darfour – Le monde

Alors que Nicolas Sarkozy doit présider, mardi 25 septembre, à New York, une session spéciale du Conseil de sécurité de l’ONU consacrée à l’Afrique, les diplomates français ont donné un coup d’accélérateur à l’envoi, au Tchad et en Centrafrique, d’une force européenne pouvant comporter jusqu’à 4 000 soldats, destinée à stabiliser les régions affectées par le conflit du Darfour.

M. Sarkozy, qui participe pour la première fois à l’Assemblée générale des Nations unies, veut valoriser le rôle de la France dans le traitement de la guerre du Darfour, où 200 000 personnes ont, selon l’ONU, trouvé la mort dans le conflit qui oppose depuis 2003 les rebelles locaux au pouvoir central soudanais. Les troupes européennes au Tchad et en Centrafrique viendraient en appui au déploiement prévu en 2008 au Darfour d’une force militaire ONU-UA (Union africaine) de 26 000 hommes.

Le projet de résolution, dont Le Monde a pris connaissance, devait être « mis au bleu » lundi, dernière étape de procédure permettant un vote du Conseil de sécurité, qui se réunira au niveau des chefs d’Etat et de gouvernement. Paris souhaite faire adopter dès mardi la résolution, placée sous le chapitre VII de la Charte de l’ONU, qui autorise le recours à la force.

Le texte prévoit la mise en place « pour une durée d’un an« , au Tchad et en Centrafrique, d’une « présence multidimensionnelle » destinée à favoriser le retour des réfugiés et des personnes déplacées, à « contribuer à la protection des populations civiles en danger« , à faciliter l’aide humanitaire et les efforts de reconstruction et de développement.

L’opération comportera deux volets : l’un, policier, relevant de l’ONU (300 policiers onusiens appuieront environ 850 policiers tchadiens devant être déployés dans les camps de réfugiés) ; l’autre militaire, sous l’égide de l’Union européenne (UE), dont le contingent aura pour mission de sécuriser des zones très volatiles, parcourues de milices armées, dans l’est du Tchad et le nord-est de la Centrafrique.

Les responsables français ont eu du mal à convaincre des pays européens de contribuer à un tel déploiement, car plusieurs capitales ont exprimé des doutes sur les modalités d’une opération qui, de fait, constituera un appui militaire important à des régimes du « pré carré » français en Afrique, aux prises avec des rébellions armées locales. Au Tchad, l’armée française est intervenue à plusieurs reprises en 2006 pour bloquer des attaques de rebelles menaçant la capitale, N’Djamena. En Centrafrique, elle a combattu fin 2006 pour reprendre la ville de Birao, tombée aux mains de rebelles armés.

L’équipe du ministre français des affaires étrangères, Bernard Kouchner, s’est employée à lever les réticences de pays européens qui craignent de voir leurs soldats entraînés dans un bourbier régional où la France n’est pas perçue comme une partie neutre. La Suède, la Pologne, la Belgique, l’Espagne, l’Autriche, la Roumanie et la Grèce ont notamment été sollicitées. Les officiels français ont répété à leurs interlocuteurs que la priorité était de soulager les souffrances des civils affectés par la guerre du Darfour, et qu’il s’agissait d’une occasion de mettre en valeur la capacité de l’Union européenne à avoir une politique de sécurité et de défense commune.

Ils ont aussi rappelé que le déploiement d’une force internationale dans ces régions a été prôné par le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, et son prédécesseur Kofi Annan. L’UE a finalement donné un accord de principe fin juillet, mais la composition de la force destinée au Tchad et en Centrafrique, qui pourrait être déployée à partir du mois d’octobre, n’est pas encore finalisée.

La proportion de soldats français qu’elle comportera (les diplomates parlent de 50 %) est l’une des questions sensibles. Des organisations humanitaires internationales présentes dans ces régions craignent qu’une opération à composante trop française dérape vers des combats contre les rebelles tchadiens et centrafricains. Des ONG comme Oxfam et Action contre la faim ont fait des démarches pour inciter la Suède et d’autres pays européens à envoyer le plus de soldats possible afin de « diluer » la part française.

Ces ONG s’inquiètent des menaces proférées, depuis fin juillet, par plusieurs chefs rebelles tchadiens, dont Timane Erdimi et Mahamat Nouri qui, dans un communiqué, ont mis en garde contre « les initiatives françaises visant à transformer les troupes françaises au Tchad en une force européenne », et prévenu que cela mènera « directement à un conflit avec nos forces armées ».

Les pays européens devant contribuer à la force ont insisté pour qu’une relève de ce dispositif militaire au Tchad et en Centrafrique soit assurée au bout d’un an par une force de l’ONU, afin que l’engagement de leurs troupes soit clairement limité dans le temps. Le projet de résolution déposé par la France au Conseil de sécurité est cependant vague à ce sujet. Il évoque seulement « une possible opération des Nations unies en fonction de l’évolution de la situation« .

La raison en est que le président du Tchad, Idriss Déby, s’il a accepté la force européenne, rechigne à laisser l’ONU se déployer militairement sur une partie sensible de son territoire national, dans des zones frontalières avec le Soudan. Il avait déjà refusé une demande de la France, en 2006, pour qu’une force internationale soit déployée le long de la frontière.

Des experts de la région, notamment ceux de l’organisation Human Rights Watch, ajoutent que le déploiement de la force européenne intervient trop tardivement, alors que des pans entiers de l’est du Tchad sont déjà investis par des groupes armés ayant des bases au Soudan.

Malgré les questions qu’il suscite, le déploiement d’une force européenne au Tchad et en Centrafrique est perçu par les entourages de MM. Sarkozy et Kouchner, qui ont fait de la question du Darfour une de leurs priorités, comme un succès diplomatique de la France. Ce projet a été activement défendu à partir du mois de juin, lorsque l’idée, évoquée un temps par M. Kouchner, d’ouvrir des « couloirs humanitaires sécurisés » vers le Darfour à partir du Tchad a été abandonnée en raison de l’ingérence que cela aurait représenté aux yeux du Soudan. Paris avait alors cherché à compenser ce revers en organisant un pont aérien transportant de l’aide humanitaire aux réfugiés du Darfour massés dans l’est du Tchad.

Chronologie

4 mars 2007 : l’armée française intervient en Centrafrique pour stopper l’avancée des rebelles qui, près de la frontière du Tchad et du Soudan, menacent le pouvoir à Bangui.

10 juin : à N’Djamena, Bernard Kouchner obtient l’accord du président Idriss Déby pour le déploiement d’une force internationale dans l’est du Tchad.

25 juin : réunion à Paris du « groupe de contact élargi » sur le Darfour en présence des représentants des grandes puissances, mais pas du Soudan.


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