L’armée française : un élément de la stratégie de domination de la France, l’exemple du Tchad (II)

II – Fondements de la politique militaire de la France en Afrique et au Tchad

Depuis septembre 2002, les interventions militaires françaises sont montées en puissance : en Côte d’Ivoire (opération Licorne), au Liberia, en RDC, etc… C’est la poursuite d’une politique néo-coloniale par d’autres moyens.

En ce début du 21ème siècle, au Tchad et dans d’autres pays africains, l’État Français entretient un réseau de plusieurs bases militaires. Si pendant la période coloniale, les missions principales de ces bases étaient la défense directe des intérêts de la France en Afrique, après les indépendances des anciennes colonies, la forme a subi quelques changements mais le fond est resté intact.

La politique militaire de la France en Afrique a donc pour fondements des considérations d’ordre économique et géostratégique et la mise en place et le maintien des réseaux personnels.

  • Géostratégiques et Politiques (les bases militaires ont la mission de sauvegarder les intérêts de la France par la protection des régimes du pré-carré et de dirigeants locaux qui veillent sur ces intérêts).
  • Économiques (accès aux matières premières stratégiques et produits tropicaux pour les entreprises de la métropole ; les colonies étant un débouché pour les produits manufacturés français ; la création de la zone franc pour faire main basse sur les devises des ex-colonies et en même temps garantir le transfert illimité vers la métropole des avoirs des entreprises françaises).

La politique militaire de la France en Afrique trouve un consensus au sein de la classe politique française. En effet, même les différents partis de la gauche française, arrivées au pouvoir, n’ont pas fermé les bases militaires françaises installées en Afrique.

A-) Fondements politico-historiques et géostratégiques

« Sans son Empire, déclarait Gaston Monnerville devant l’Assemblée consultative, le 25 mai 1945, la France ne serait aujourd’hui qu’un pays libéré. Grâce à son Empire, la France est un pays vainqueur ».

Mais l’effritement des positions françaises d’Indochine et du Moyen-Orient, la seule carte à jouer afin que la France rivalise avec les superpuissances reste l’Afrique francophone. Cependant, la grandeur de l’ambition de la France ne put empêcher les pesanteurs nationales et internationales de faire écrouler l’édifice colonial. Le Général De Gaule comprit que si la France se résignait et n’entreprit pas l’édification des «nouveaux États » en Afrique, celle-ci risquerait de se faire contre elle. Et d’autres puissances s’empressant de combler le vide ainsi créé. Pour ce faire, la France réaffirme solennellement sa volonté d’offrir à ses colonies d’Afrique l’indépendance, disons-nous formelle. En effet la France a négocié et obtenu le maintien de la plupart de ses bases militaires sur le continent et la mise en place de la zone franc pour garantir l’essentiel de ses intérêts économiques. Sans cela ces «nouveaux États» n’échapperont pas à la rivalité Américano-Soviétique.

La présence des bases militaires françaises est fondée sur des éléments matériels d’ordre géographiques. En effet l’étendue du territoire d’une ancienne colonie (comme le Tchad) permet aux militaires français à utiliser son espace aérien (le BET et le Kanem) pour y faire tous les exercices militaires, assurer la formation des pilotes de son armée dans une totale impunité et un mépris absolu des populations locales qui subissent toutes les formes de nuisance (cas de la base militaire française en pleine ville de N’Djaména).

La position stratégique d’un pays à partir du quel des éléments de l’armée française peuvent être projetés sur n’importe théâtre d’opérations est un autre atout non négligeable. A partir de N’Djaména plusieurs opérations à caractère politiques et militaires ont été exécutés : intervention dans plusieurs pays africains pour appuyer ou changer des régimes (RCA, Congo etc..), appui aux éléments français en difficulté (Côte d’Ivoire), projection dans les théâtres des opérations internationales (première guerre du golfe). Le Tchad possède un espace aérien, il est situé au cœur de l’Afrique, il est à cinq heurs de vols de Paris. Toutes ces considérations font que ce pays soit un élément stratégique dans le dispositif militaire français hors métropole.

B-) Fondements économiques

En Afrique, la France assure, par des accords privilégiés, la stabilité économique et financière des États de la zone franc pour son propre intérêt. Elle y maintient une importante présence physique à travers la coopération culturelle et technique et, évidemment, les bases militaires.


Si à la fin du 19è siècle, la forme préférée de la domination de la puissance impériale française en Afrique était la colonisation directe, dès les années 1960, cette domination est devenue indirecte : c’est ce que certains appellent le néocolonialisme. Ce système permet encore à la France de rivaliser dans la cour des «grands».

En 1971, comme le disait Yvon BOURGES, «sur le plan économique, il est incontestable que la France retire certains avantages de sa politique de coopération dans la mesure où celle-ci lui permet d’exporter des hommes, des techniques ou des productions (…) et si le commerce qu’effectue la France avec les États africains et Malgaches de la zone franc ne dépasse pas 4 à 5 % de son commerce total, il n’est pas négligeable pour autant à ses yeux que ces échanges lui permettent d’acquérir, sans sortir de devises, 83 % de ses besoins en cacao, 87 % de ses besoins en bois tropicaux, 62 % de ses besoins en café, 75 % de ses importations d’Uranium»

L’industrie française reste tributaire des matière premières d’Afrique francophone : Pétrole 10 %, Uranium 75 %, Bauxite 86 %, Manganèse 86 %, Chromite 56 %, Cuivre 40 %, Fer 34 %, Phosphate 16 %, Houille 30 % . Certaines de ces ressources minérales sont des produits stratégiques, eu égard au rôle qu’ils jouent dans l’industrie d’armement des puissances nucléaires comme la France.

La mise en place de la zone franc garantit aux entreprises (grandes, moyennes et petites) le transfert intégral et illimité de leur ressource vers la métropole et le Trésor français, jusqu’à une date très récente, s’accaparait «légalement» des 65 % des réserves en devises des pays membres de la zone franc.

Aujourd’hui le plus grand paradoxe est que le Franc français a cessé d’exister mais le franc CFA fait la pluie et le beau temps en Afrique centrale et de l’Ouest. Et cette existence n’est fondée sur aucune base juridique. En effet la mise en place du Franc CFA a été le résultat des accords internationaux entre la France et les pays membres de la zone. Dès l’instant où les termes d’une convention internationale venaient à être modifiés, le droit international exige que les instances chargées de l’approbation de ces conventions en soient saisies. Les conventions entre la France et ses anciennes colonies africaines établissent une parité entre le Franc Français et le CFA. Dès l’instant où le Franc français a cessé d’exister et que désormais le Franc CFA est indexé sur l’Euro qui est la monnaie commune de l’Union Européenne, il va sans dire que les parlements africains des pays membres de la zone franc devraient être saisis pour l’examen et l’éventuelle approbation des changements intervenus. Il se trouve qu’aucun parlement des pays de la zone franc n’a été saisi et tout baigne dans l’illégalité la plus totale. Le franc CFA n’a donc aucune existence légale.

Mais la zone franc continue à assurer à la France une mainmise sur les économies des pays membres où elle contrôle l’émission monétaire et l’octroi des crédits.

C-) La Françafrique

Depuis l’indépendance des colonies françaises la plus part des gouvernements africains ont crée et maintenu des liens de servilité avec la nomenklatura française. Ceux qui ont fait preuve de patriotisme et d’indépendance d’esprit ont été vite débarqué par le Général De Gaule et son conseiller Afrique J. Foccart. Depuis De Gaule jusqu’à Sarkozy, l’ingérence directe dans les affaires des pays du pré carré n’a jamais cessé.

Ils sont remplacés par des régimes dirigés par des militaires. Des rapports privilégiés existent fréquemment entre le général chef de la mission militaire de coopération sur place et les chefs État qui étaient leurs élèves dans des écoles militaires françaises.

L’aide française est destinée à remplir les coffres des élites locales au pouvoir, qui ensuite prennent soin de leurs amis français en signant des contrats avec leurs entreprises, en leur offrant des pots-de-vin ou en distribuant des cadeaux aux partis politiques français et aux membres éminents de la bourgeoisie métropolitaine.

Certes, sur le plan économique, la France absorbe toujours un quart des exportations africaines ; elle demeure le premier client – et premier fournisseur – du continent avec un solde commercial positif. Et quelques-unes de ses multinationales (comme Bolloré, Areva, Total-Fina, Air France, Vivendi, France-Télécom, Rougier, Compagnie française d’Afrique de l’Ouest) se taillent encore de confortables profits dans des pays où les coûts de production sont faibles et le retour sur investissement est le plus rapide du monde. Par exemple en 2003, la plus part des grandes compagnies aériennes du monde ont connu un déficit important mais Air France a dégagé un bilan d’exploitation positif grâce à sa ligne N’Djaména – Paris.

La France fait et défait les régimes dans sa «chasse gardée» africaine. Ses ambassadeurs, aidés par d’influents agents des services de renseignements, orientent presque ouvertement la politique intérieure et extérieur des pays africains. Il n’y a pas longtemps encore au Tchad, le Ministre des affaires étrangères devaient «rendre compte» à l’Ambassadeur de France, après chaque retour de mission à l’étranger. On a vu encore récemment le rôle néfaste joué par Bruno FOUCHIER, lors de la prise de N’djaména par les éléments de la rébellion dirigée par Timane Erdimi et Mahamat Nouri et son implication directe dans l’arrestation et la l’assassinat de Ibni Oumar, leader de l’opposant démocratique.

La plus part des dirigeants africains du pré-carré sont des dictateurs fossilisés qui grâce à un vernis démocrate apte à satisfaire les bailleurs de fonds occidentaux, ont su devenir de modernes dictateurs sortis des urnes. Le Gouvernement français, par la voie de son Secrétaire d’État à la Coopération de l’époque, Xavier DARCOS, a ouvertement apporté son soutien aux modifications des constitutions (Tchad et Togo) pour pérenniser les systèmes rentiers, politiques et économiques, sur lesquels sont fondés les intérêts réciproques des dictateurs africains et de certains politiciens français.

M. Jacques Chirac n’est avare ni d’embrassades ni de bonnes paroles, à l’égard d’une Afrique qu’il déclare sans cesse «aimer», malgré ses odeurs et peut-être aussi la «joie» de ses enfants.

En retour, le «syndicat» des chefs d’État africains, notamment la «clientèle» des francophones, renvoie très souvent la politesse, aux dirigeants français, à certains partis politiques et certains politiciens en expédiant des valises de billets vers l’Hexagone.

A suivre: III- Les interventions militaires françaises au Tchad

Mahamat Ahmat
N’djaména


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