Les Brèves de N’djaména : Mais qu’est-ce qu’ils croyaient ?

Une fois n’est pas coutume, de toutes les décisions prises par Deby depuis son arrivée au pouvoir, celle-ci semble être la plus logique : l’arrestation des ex responsables de la rébellion, ralliés au régime de Deby sans condition. Il s’agit de Tahir Guinassou, Tahir Wodji, Alhadj Hemchi dit Djougoudou, Alhadj Moita, Djougoun Abdoulaye Mourra ( ?), etc. Selon les rumeurs de Ndjaména, Koni Worrimi, le Conseiller spécial de Deby et l’ami intime de Tahir Guinassou serait parmi les arrêtés. Sa faute serait d’avoir accueilli Tahir Guinassou depuis Addis Abeba et l’avoir convoyé jusqu’à Ndjamena.

Ces personnes aux arrêts aujourd’hui étaient tous des responsables de la rébellion aux différents niveaux militaires comme civils, ils avaient dirigé ou participé à des grandes batailles qui ont coûté la vie aux meilleurs cadres de la soldatesque de Deby : Amgoulème est très certainement une de celles-là. Avec un tel passif, comment peut-on oser se jeter dans la gueule du loup comme si on revenait tout simplement à la maison après une longue absence sans prendre les précautions élémentaires d’usage connaissant les rancunes tenaces du locataire du Palais rose ? La question est d’autant plus légitime que Deby dispose d’un argument « juridique » de taille: toutes ces personnes ont fait l’objet d’une condamnation en bonne et due forme ; les uns à mort, d’autres à perpétuité.

Il est vrai que chez Deby, une condamnation juridique veut tout simplement dire qu’il a dressé une liste et l’a fait publier par le Ministre de la justice. Point à la ligne. Sans aucun procès : Deby est le juge l’avocat et juré. Mais il y a quand même un « acte juridique », si faux, si bidon ou si illégal qu’il soit. C’est un acte que n’importe qui peut s’en servir à tout moment. Ce n’est quand même pas une blague ! Chacune de ces personnes a regagné le Tchad de sa manière; les uns en groupe, d’autres ont tout simplement fui leur camp en emportant les biens des mouvements, et d’autres encore ont pris tout simplement un vol régulier Khartoum-N’djaména ou Doha-N’djamena, etc. le bon sens voudrait qu’au moins on négocie son ralliement par l’intermédiaire des pays auxquels Deby fait allégeance, on s’assure de sa sécurité, que l’épée de Damoclès qui pèse sur soi soit levé etc., ne serait-ce que par pure forme, car on connaît l’individu en matière du respect de la parole donnée.

La condamnation de ces personnes aujourd’hui arrêtées a été une comédie de mauvais goût ; ainsi sera également leur arrestation et leur future libération. Sur ordre de Deby, les condamnés menottés et têtes pelées, mal rasées et mal habillés, humiliés et dépersonnalisés, seront conduits au palais de justice, entassés comme dans une boite de sardines dans un Toyota militaire sous la garde des hommes armés jusqu’aux dents, devant les camera de la TV nationale. Un juge confirmera les précédentes condamnations en une minute et seront reconduits à la maison d’arrêt de N’djaména pour purger leur peine. Ceux à qui Deby ne garde pas personnellement une dent contre, seront logés à la maison d’arrêt, les autres seront repartis dans les différents bagnes de l’intérieur du pays. Quand tout le monde aura constaté qu’avec Deby on ne badine pas, que personne n’osera lever le petit doigt en leur faveur et que le soleil continue de se lever à l’est et se coucher à l’ouest, malgré l’arrestation et la condamnation de ces personnes, alors Deby suscitera des réunion et des conciliabules familiales, des délégations ethniques ou régionalistes vont défiler chez lui, etc. Et ce dernier, dans un geste de magnanimité, de bonne volonté et de paix retrouvée, graciera les bagnards. Ceux-ci vont rentrer chez eux, honteux et confus, ne demandant absolument rien d’autre que d’avoir recouvert la liberté, vont être reconnaissants éternellement à Deby. Il faut tout de même signaler que la justice que Deby manipule comme son bonnet blanc, fait du deux poids deux mesures : avant le ralliement de ces ex rebelles, majoritairement de l’UFDD, il y avait eu beaucoup d’autres ralliements des individus condamnés à mort ou à perpétuité. Aucun d’entre eux n’a été inquiété, certains ont même été nommés à des hautes responsabilités avant toute amnistie.

L’amnistie était intervenue pour certains presque deux ans après leur ralliement. D’autres coulent tranquillement leur vie à N’djaména sans que personne ne leur rappelle qu’ils ont été faits l’objet d’une quelconque condamnation. En réalité c’est un acharnement sélectif, disons un règlement des comptes : Abougoulème, Abougoulème…

Pour Deby l’arrestation des ex rebelles est un coup magistral qui permet d’énoncer en même temps plusieurs messages en diverses directions :

  1. A ceux qui sont encore en rébellion, un seul mot : « je n’ai pas du tout besoin de vous, ni les grands, ni les petits, ni les militaires, ni les civiles et le premier qui mettra les pieds au Tchad subira le même sort sinon pire que ceux qui viennent d’être arrêtés» .Ceci est d’autant plus vrai que les éléments du RFC qui avaient rallié Deby le mois dernier ont été malmenés, humiliés, leurs armes et véhicules arrachés manu militari, parqués à une dizaine de kilomètres de Moussoro, ils ne savent que faire. Deby a d’ailleurs fait savoir qu’il n’a aucun besoin d’eux ni dans le civil comme dans le militaire. Les mauvaises langues font courir le bruit selon lequel certains d’entre eux seront probablement arrêtés, surtout les ex-officiers supérieurs de la Garde Républicaine (GR) ayant regagné la rébellion avec armes et bagages. D’autres chuchotent que ces éléments seront prêtés au Soudan pour combattre les indépendantistes sud-soudanais ;
  2. En envoyant une message clair aux rebelles décidés à poursuivre la lutte, Deby permet à ceux là d’exister et par la même occasion exister lui-même ; car Deby ne peut survivre sans une quelconque rébellion, il ne peut jamais vivre ou survivre dans la paix et tranquillité ;
  3. Humilier, humilier et encore humilier ceux qui ont osé de le braver, les piétiner, les faire rouler dans la poussière et constater et faire constater aux autres que personne viendra à leur secours, ils ne sont rien, ils ne représentent rien, seul lui, Deby dispose d’eux, tel est le message fort qu’il veut bien envoyer aux tchadiens.

Beremadji Félix
N’djaména


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