« Déby ne respecte jamais la parole donnée » (Timan Erdimi, interviewé par le journal Afrique-Asie)

Timane Erdimi, chef rebelle tchadien exilé à Doha (Qatar), ne croit plus à la possibilité d’un dialogue avec le pouvoir de N’djamena. Il appelle la résistance à reprendre les armes en absence de toute négociation sérieuse. Timane Erdimi n’avait pas donné d’interview depuis le désarmement, il y a quinze mois, des mouvements armés tchadiens au Soudan, dont le sien, l’Union des forces de la résistance (UFR). Pour Afrique Asie, il dresse le bilan des années de luttes infructueuses contre le pouvoir d’Idriss Déby Itno et des causes profondes de ces échecs : rivalités ethniques ou claniques, ingérences extérieures, mais aussi analphabétisme de la base des combattants.

Comment voyez-vous l’éventuel rapprochement de N’djamena avec le nouveau pouvoir de Tripoli ?

Le régime de N’djamena tirait sa longévité du soutien inconditionnel et multiforme du colonel Kadhafi. En l’absence de ces appuis, il lui sera très difficile de résister aux aléas de la politique. Cependant, nos deux pays ont des relations séculaires, d’où l’importance des échanges commerciaux. Les populations de la moitié nord du Tchad souffriront inéluctablement d’une rupture de ces échanges. Sur le plan strictement bilatéral, le Conseil national de transition (CNT) pourra difficilement renouer rapidement avec le pouvoir de Déby, qui a soutenu fermement l’ancien régime en fournissant des hommes – y compris de sa propre garde – en échange de gros transferts en devises et en or.

Les exactions contre les immigrés subsahariens en Libye et la présence d’islamistes au sein du CNT peuvent-elles remettre en cause les relations avec ce pays ?

Malgré ses fanfaronnades, il faut reconnaître que Kadhafi faisait bénéficier aux Négro-Africains de facilités d’entrée sur le territoire libyen. Nous craignons une détérioration de leur situation et nous lançons un appel aux nouvelles autorités pour offrir de meilleures conditions de sécurité, de séjour et de travail à leurs frères subsahariens, dans le respect des lois et des règlements.

Après quinze mois de silence, vous appelez à la reprise de la lutte armée contre le régime. Pourquoi le Qatar n’a-t-il pas joué le rôle de médiateur qu’il s’était attribué en vous recevant à Doha ?

Nous sommes déçus. En arrivant à Doha, nous avons cru sincèrement à l’ouverture de négociations crédibles. Arès six mois d’attente, Déby a informé les autorités qataries qu’il ne souhaitait pas de négociations politiques avec l’UFR, ce qui a surpris nos hôtes. Nous leur demandons à présent de poursuivre la recherche d’une issue honorable. Autrement, il ne nous restera que la solution de reprendre les armes.

Déby a affirmé que votre groupe avait tenté de l’assassiner en 2005 par solidarité avec vos cousins darfouris du Mouvement pour la justice et l’égalité (1). Quelle est votre version ?

C’est de la pure affabulation ! Déby est un homme foncièrement complexé, surtout vis-à-vis de mon frère Tom et moi. Il ne cherche pas à apprendre et empêche les autres de travailler. La notoriété que nous avions auprès des cadres lui portait ombrage ; il a tout fait pour nous discréditer. Quant aux événements du 16 mai 2005, je vous assure que si nous avions été impliqués dans le putsch avec le défunt général Seby Aguid ex-commandant de la Garde présidentielle, mort en 2006, Déby aurait été neutralisé ! En fait, il s’est agi d’un putsch irréfléchi, organisé par de jeunes officiers de sa garde humiliés par ses enfants et sa famille directe. Le problème du Darfour n’est nullement lié à cette tentative. C’est un problème qui concerne Idriss Déby lui-même et son grand frère Daoussa. Ils sont tantôt les pompiers, tantôt les pyromanes.

Pourquoi votre désignation à la tête de l’UFR n’a-t-elle pas eu l’effet escompté, à savoir la défection massive des militaires zaghawa ?

Beaucoup croyaient que tous les Béri (ou Zaghawa) allaient se ruer vers notre organisation, car un Béri, moi, avait déclaré la guerre à Déby ! Cela est trop simpliste. Certains, parmi les anciens rebelles qui auraient pu reprendre les armes, se sont embourgeoisés et ont goûté aux délices du pouvoir. Rappelons également qu’ils sont analphabètes à 99 %.

Certes, depuis 1996, on sentait un grand malaise national, et plus spécifiquement dans les milieux béri, mais la plupart pensaient améliorer la situation de l’intérieur. Cette attitude a évolué avec les événements du 16 mai 2005, quand la garde de Déby a tenté d’assassiner son chef. Mais la majorité a hésité.

Le second facteur qui a immobilisé les Béri, c’est l’attitude des Soudanais. L’opposition au Soudan a été créée non seulement contre le régime de Déby, mais aussi et surtout contre l’ethnie zaghawa, dont une partie, celle originaire du Soudan, avait pris les armes au Darfour. Elle le fit d’abord avec Mahamat Nour dont la communauté (les Tamas) a beaucoup souffert des exactions de l’administration de N’djamena. Ils ont ainsi facilement inculqué l’idée de « chasser les Zaghawa ! » auprès des autres leaders qui ont relayé ce mot d’ordre à leurs bases.

Une chose m’a personnellement choqué : les cadres avec qui nous avions longtemps collaboré, et qui avaient continué à collaborer avec Déby en traînant toutes les casseroles, ont adopté ces mêmes thèmes claniques de basse classe. Aucun n’a eu l’honnêteté de dire : « Attention, les Béri sont aussi victimes du système, et la révolte de Timan avec les meilleurs officiers est un plus pour l’opposition. » Comment s’étonner que nos combattants du Rassemblement des forces pour le changement (RFC) finissent par dire : « On ne peut être les suppôts de ceux qui veulent tuer les nôtres ; si votre lutte est contre les Zaghawa, eh bien chassez Déby par vous-mêmes ! »

En dépit de la témérité de nos combattants du RFC et des revers infligés aux forces gouvernementales, la marginalisation du RFC a été maintenue avec l’aide de Khartoum. Malgré cela, ceux qui sont restés auprès de Déby ont refusé de nous affronter. Quand nos forces combattent en solo, la victoire est rapide. En revanche, lorsqu’on est dans une coalition, les pertes sont énormes et l’issue des combats incertaine (Adré en 2007, N’djamena en 2008, Am Dam en 2009). De même, les Zaghawa du Soudan nous ont été hostiles. Ils pensent que nous sommes utilisés par le pouvoir Djallaba de Khartoum pour détruire le MJE !

Bref, je n’ai jamais espéré un soutien massif des Béri, mais j’ai souhaité leur complicité. Et, de ça, je n’ai pas à me plaindre.

Pourquoi, après la bataille Am Dam en mai 2009, n’y a-t-il jamais eu d’assise de l’UFR pour situer les responsabilités ?

Nous avons créé d’abord une commission d’officiers et de cadres politiques, mais elle n’a rien fait, pour la simple raison que les autres composantes de l’UFR – hormis le RFC et l’UFDD-F (2) – ont joué un rôle très néfaste et sapé l’élan des troupes. Et elles ne pouvaient pas se déjuger !

En tant que premier responsable, mon appréciation sur cet échec est peut-être subjective, mais je dois avouer que les prémices étaient palpables pour tous. D’abord sur le plan de cohésion : on ne peut pas tambouriner pendant quatre ans que les Zaghawa sont des diables et se réveiller un matin pour dire « non, on s’est trompés, les Zaghawa sont honnêtes et Timan est leur prophète » ! Les effets de la campagne odieuse étaient là : certains chefs ont refusé de suivre le nouveau président, d’autres ont rejeté le brassage des combattants. Il a manqué de la sensibilisation pour convaincre les uns et les autres. En l’absence de toute cohésion politique, les militaires ont cherché à accaparer le maximum de matériels pour leur groupe.

Et la position des Soudanais est responsable à 50 % de notre échec. Ils étaient en pourparlers avec le Tchad à Doha, en mai 2010, et voulaient absolument qu’on traverse la frontière avant la signature d’un accord entre eux, malgré le désordre qui régnait dans nos rangs. Leurs officiers faisaient des sit-in dans nos campements pour inciter la troupe à bouger !

Pourquoi avoir accepté le repli dans la région d’El-Fasher, puis le désarmement des troupes ?

Les deux problèmes ne sont pas liés. Nous avons décidé le repli car la zone d’El-Geneina était devenue invivable : la promiscuité avec les milices soudanaises donnait lieu à des vols de matériels et la désertion des combattants. Nous avons préféré une zone éloignée des centres urbains comme de la frontière. Le désarmement est la suite logique de l’accord entre les deux pays. Personnellement, j’étais en déplacement lorsqu’il a été conclu, mais j’ai été révolté de voir que les autres responsables étaient tombés dans le piège du désarmement tendu par les Soudanais.

La méfiance entre les chefs a causé l’échec de la bataille de février 2008. Quelles leçons en avez-vous tirées avant de créer l’UFR en décembre 2008 et de lancer une nouvelle offensive ?

Certains chefs ne voulaient pas d’une plate-forme politique commune. J’ai offert, par deux fois, ma disponibilité à collaborer sous la direction d’un de nos collègues, mais j’ai essuyé des refus dédaigneux. Après la bataille de N’djamena, notre mouvement, le RFC, et l’UFFD-F ont entamé une large concertation auprès des officiers et cadres. Malheureusement, les Soudanais l’ont court-circuitée : ils ont créé de toutes pièces une coalition parallèle, l’Alliance nationale (AN). Pourtant, nos combattants avaient fait leurs preuves, en sacrifiant 60 % de leurs matériels lors de la bataille. L’officier traitant soudanais m’a dit brutalement : « Mon frère Timan, nous sommes désolés mais ni toi ni Mackaye ne pouvez diriger la rébellion. Pour des raisons géostratégiques, nous ne voulons ni d’un Zaghawa ni d’un Arabe à la tête du Tchad. Donc c’est le président de l’UFDD, Mahamat Nouri, qui doit diriger. »

Cela dit, j’ai été très déçu qu’aucun membre de l’Alliance nationale n’ait fait le moindre geste pour me persuader de l’intégrer. L’attitude jugée irresponsable des chefs de cette coalition et le comportement sérieux de nos combattants m’ont valu des circonstances atténuantes auprès des Soudanais, qui ont promis de m’aider sérieusement si jamais l’AN échouait.

Ces mêmes Soudanais vous ont soutenu à la tête de la nouvelle coalition de l’UFR…

L’UFR a été créée pour plusieurs raisons, mais avant tout parce que l’AN avait perdu toute crédibilité et était voie de dislocation. Il fallait une nouvelle structure présidée par Timan – par défaut.

Quels sont vos rapports actuels avec les autres chefs de l’opposition armée ? Avez-vous fait le bilan de vos échecs successifs ?

Nous n’avons pas pu tirer collectivement les leçons de nos échecs car, depuis l’effritement de la résistance, certains ont créé leur propre formation. Plus grave encore, depuis un an, nous sommes sans nouvelles du 1er vice-président de l’UFR, le colonel Adouma Hassaballah, qui a disparu entre l’Éthiopie, le Soudan et le Tchad. Ces trois pays maintiennent un mystérieux black-out. Malgré tout, le contact est permanent avec ceux qui ont gardé l’esprit de l’UFR, en attendant une visibilité prochaine.

La « résistance » existe-t-elle encore et jouit-elle de soutiens au Tchad même ? Quels sont vos rapports avec l’opposition et les mouvements sociaux sur place ?

La résistance existe dans le cœur de tout Tchadien. Nonobstant notre déconfiture, elle reste le seul espoir du peuple. Déby est un homme sans scrupule qui ne respecte pas la parole donnée, même auprès de ses pairs. Nous avons des relations suivies avec toute la classe politique et les forces vives du pays. Toutefois, pour des raisons de sécurité, nous utilisons des voies détournées pour nos contacts.

Que proposez-vous aux Tchadiens ? Reprendre les armes sur de meilleures bases pour renverser du régime ? Rechercher un compromis viable par la négociation ? Quelles conditions poseriez-vous à un éventuel retour au Tchad ?

Il faut que la résistance continue, quels que soient la forme et les moyens à utiliser. En l’absence d’un dialogue inclusif, il serait très difficile pour nous d’envisager un quelconque retour au Tchad.

(1)MJE : Mouvement pour la justice et l’égalité, de Khalil Ibrahim (rébellion soudanaise).

(2)UFDD : Union pour la démocratie et le développement ; UFDD-F : Union des forces pour la démocratie et le développement-Fondamentale

Propos recueillis par Juliette Perrier


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