L’Euphor sans l’euphorie: Au pays des rebelles repentis – L’Express

Vincent Hugeux, grand reporter à L’Express, est au Tchad, où se sont déployées les forces européennes de l’Eufor, qui ont pour mission de protéger les populations. Pour LEXPRESS.fr, il raconte son périple. Troisième épisode avec le Bataillon polonais de l’Eufor.

Ca commence mal. Non que l’accueil au Bataillon polonais de l’Eufor, en ses quartiers d’Iriba, manque de chaleur. Mais pour le reste, on frôle l’assignation à résidence. Suivre une patrouille? « Impossible. On ignore l’heure de son retour. » Visiter un camp de déplacés? « Trop loin. » Pourquoi pas, dans ce cas, contacter telle ONG opérant ici, en pays zaghawa, à 200 kilométres au nord d’Abéché? « Pas prévu ».

Le Bataillon polonais de l'Eufor en patrouille aux abords d'Iriba, à 200 km au nord d'Abéché. Léger malaise, dissipé au prix d’un bref conciliabule entre notre officier traitant, le lieutenant-colonell Cyrille Zimmer, et le commandant du « Bat’ Nord », Wojciech Kucharski.

Un soldat polonais tient la permanence d'une balançoire artisanale pour les gosses. Nous aurons donc droit à un embryon de ronde motorisée, assorti d’une escale aux abords d’un point d’eau. Pas de quoi changer la Une, mais tout vaut mieux qu’un briefing languissant dans un Algéco climatisé.

De fait, on ne sera pas déçu du saut de puce. Passons sur la scène, touchante et un rien surréaliste, de ce soldat polonais harnaché comme un gladiateur post-moderne, poussant la balançoire artisanale qu’enfourchent des gamins hilares.

Citons pour mémoire le passe-temps de Sadiq, « chauffeur-assistant » enclin à visionner en boucle sur son téléphone portable dernier cri les reportages que France 2 ou France 24 ont consacré aux convulsions tchadiennes.

Sadiq, chauffeur assistant d'un camion-citerne, visionne pour la énième fois sur son portable les enregistrements vidéo de reportages sur la crise tchadienne. Car il y a mieux: ces pick-ups mouchetés de noir aux armes du RFC -le Rassemblement des Forces pour le changement de Timan Erdimi, neveu du président Idriss Déby Itno-, qui, venus du centre d’Iriba, slaloment entre les camions du bataillon de l’Eufor puis foncent à tombeau ouvert sur le piste sablonneuse qui file vers leur campement.

Des ex-rebelles du Rassemblement des forces du changement (RFC), fraîchement ralliés à l'Armée nationale tchadienne du président Déby. Convenons-en: la trajectoire du RFC est presque aussi tortueuse que celle de ces 4X4 chargés de combattants et flanquées de brassées de roquettes.

Lance-roquettes et pick-up doté d'une mitrailleuse: l'arsenal standard des rébellions africaines. Ici, des ex-rebelles du Rassemblement des forces du changement (RFC), fraîchement ralliés à l'Armée nationale tchadienne du président Déby. L

Hier figure de proue de la rébellion, il s’en éloigne quand implose l’Alliance nationale, au lendemain de l’échec de l’assaut sur N’Djamena, en février dernier. Restait à rejoindre la mouvance Déby, ce qui fut fait formellement voilà quelques jours. Ralliement rudement monnayé. Le neveu prodigue, qui figure d’ailleurs parmi les douze « renégats » condamnés à mort par contumace à la mi-août pour « atteinte à la sécurité de l’Etat », réclamerait 600 000 francs CFA par transfuge (900 euros environ), soit le double du tarif initialement envisagé, ainsi que des galons d’officiers pour ses cadres.

Tâchons donc d’en avoir le coeur net. Les miliciens interviewés à la volée sont unanimes: « Tout est réglé, tranche un gaillard laconique. Il n’y a plus rien à discuter. Nous sommes à 100% au côté du président. » Admettons. Reste que la méfiance règne. A en croire un vétéran des coulisses locales, Déby compte sur ses alliés soudanais du Mouvement pour la Justice et l’Egalité (JEM), l’un des fers de lance de la rébellion du Darfour, pour encadrer les repentis. Les voisins du JEM sont ici chez eux: ses sergents-recruteurs enrôlent en plein jour au coeur des camps de réfugiés de nouveaux insurgés, souvent mineurs. Voilà un mois environ, le n°2 du Mouvement a même tenu meeting devant une mosquée d’Iriba.

A la source, le remplissage des énormes citernes souples du Bataillon Nord touche à sa fin. Et le déploiement de l’Eufor continue d’intriguer. « Que faites-vous ici avec ces véhicules, tant d’hommes et tout cet armement? », s’enquiert un ex-rebelle au volant de son tout-terrain. Réponse d’un officier polonais: « C’est la routine. Nous sécurisons régulièrement ce site. Rien de particulier. Ne vous inquiétez pas. » L’explication suffit à l’homme du RFC, qui passe son chemin, laissant dans son sillage un panache de poussière.


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