Tchad: L’Eufor a des faiblesses – L’Express

Pendant un an, la force déployée par l’Union européenne doit aider à sécuriser les régions en lisière du Darfour soudanais. A mi-mandat, elle montre ses limites: un format et une feuille de route mal adaptés.

La rencontre a pour décor une vaste hutte coiffée de paille, derrière cet arbre à palabres qui bruisse du chuchotis des anciens. Assis côte à côte à un pupitre d’écolier, le sous-préfet de Troan, Issaka Adoum, et le chef de canton, Abdousalam Muhammad, reçoivent le général Jean-Philippe Ganascia. C’est que le commandant de l’Eufor – la force européenne déployée depuis un semestre dans l’est du Tchad – venu d’un coup d’hélico inspecter le dispositif en place dans ce village enclavé, à une centaine de kilomètres au sud-est d’Abéché, tient à cultiver la confiance des autorités locales. Dialogue instructif.

Les hôtes tchadiens dépeignent les ravages du banditisme, rançon d’une impunité chronique, la peur des villageois, l’incurie de l’Etat, ou de ce qui en tient lieu, et l’emprise du clanisme. « En cinq mois, soupire Abdusalam, j’ai perdu 16 hommes et 2 000 boeufs. » « Bien sûr, concède en écho le sous-préfet, vous n’avez pas pour mission de pourchasser les voleurs. Ni de faire le travail de nos forces de défense et de sécurité. Mais il faudrait que l’Eufor multiplie ses missions. Votre présence est dissuasive. »

En réponse, le Saint-Cyrien de passage évoque les actions, visibles et invisibles, de ses hommes, affiche sa volonté « d’aller partout, y compris là où on ne nous attend pas », et promet de « faire tout ce que permet [son] mandat ». En creux, on devine sa conscience aiguë des limites et des travers de celui-ci.

A mi-parcours, le constat tient en peu de mots : l’Eufor s’acquitte honorablement d’une tâche impossible, qui n’est d’ailleurs pas la sienne. Horrifié par le calvaire qu’inflige depuis 2003 au Darfour voisin la junte soudanaise, le Vieux Continent a, sous l’impulsion de Paris, dépêché en lisière de la région rebelle des guerriers là où il faudrait des gendarmes.

Un Désert des Tartares africain

A la clef, une armée qui ne manque de rien – hélicoptères, blindés, canons et mitrailleuses lourdes – sinon d’un ennemi. Un Désert des Tartares africain, en moins statique. « On se bat avant tout contre la géographie, le climat et les défis logistiques », concède un officier français. « Il s’agit un peu, confia un jour Ganascia lui-même, d’écraser une mouche avec un marteau-pilon. » Ou plutôt un essaim de guêpes sous une pluie d’obus de mortier. Les guêpes ? Les « coupeurs de route », malfrats de grand chemin ou soldats dévoyés de l’Armée nationale tchadienne (ANT). « Des intouchables, râle un paysan de Troan sous l’ombre chiche d’un acacia. On ne peut rien contre ces Zaghawa – l’ethnie du président tchadien Idriss Déby Itno – protégés par des complices haut placés. »

L’erreur de casting va plus loin : si équipé soit-il, le fantassin, le para ou le chasseur alpin ne l’est guère sur un théâtre miné par des conflits ancestraux qui ont certes changé de calibre, mais pas de nature : ils mettent toujours aux prises, à l’heure des récoltes et des grandes transhumances du bétail, paysans sédentaires et pasteurs nomades. « Au fond, tranche Marc Galinier, chef de mission chez Médecins sans frontières, l’Eufor sécurise des endroits qui n’ont pas besoin de l’être. » Diagnostic percutant, quoiqu’un rien sévère. Là où elle est, la Force rassure. « Mais, à peine vos soldats partis, nuance un commerçant de Troan, les bandits reviendront. Ils se planquent dans les parages. »

Dans sa résolution 1778, adoptée le 25 septembre 2007, le Conseil de sécurité de l’ONU « autorise l’Union européenne » à mettre en place une opération censée « contribuer à la protection des civils en danger », à commencer par les réfugiés soudanais et les déplacés tchadiens, « faciliter l’acheminement de l’aide humanitaire » et veiller sur la libre circulation et la quiétude du personnel des agences onusiennes comme des ONG.

Il y a un hic. Selon ce texte, le contingent au drapeau étoilé a vocation à épauler la Mission des Nations unies en République centrafricaine et au Tchad (Minurcat). Laquelle tarde pour le moins à sortir de l’ombre. « Et ça, on ne peut quand même pas le reprocher à l’ ! tranche un vieux routier de l’humanitaire. Voilà six mois qu’on voit défiler des émissaires de l’Onu sans que rien ne bouge. » Inadapté, le mandat de l’Eufor tourne donc à vide. Difficile de juger un orchestre symphonique pourvu d’une partition indéchiffrable par endroits et privé en outre de la moitié des musiciens. La grosse caisse et les cymbales sont là, mais point de violons.

Le sort des détachements intégrés de sécurité, ou DIS, offre un saisissant raccourci de la maldonne. Formées et encadrées par la Minurcat, ces équipes de policiers tchadiens doivent « sécuriser » les camps de réfugiés, zones de non-droit où l’Eufor ne peut pénétrer qu’en cas de danger extrême. Apport d’autant plus indispensable que la rébellion soudanaise du Mouvement pour la justice et l’égalité (JEM), pour ne citer qu’elle, enrôle, à l’intérieur des enceintes réservées en théorie aux déracinés et au grand jour, des recrues souvent mineures. Et ce avec l’aval de N’Djamena. Pour l’heure, 300 des 850 vigiles pressentis ont bouclé leur instruction. Mais aucun n’a été affecté, car on attend toujours que le président Déby daigne signer le décret requis. Faute de mieux, les DIS tuent le temps, tels ces pionniers croisés à Goz Beïda, réduits à patrouiller à pied aux abords du camp de Djabal, dans le sillage de leur chef de file, un lieutenant ivoirien très évasif quant à la feuille de route dont il hérite.

Dans moins de six mois, l’Eufor passera la main. A qui ? Le mystère plane au siège de l’ONU. Il devait aussi pimenter la réunion informelle des ministres européens de la Défense, les 1er et 2 octobre, à Deauville, station balnéaire normande célèbre pour sa plage, ses planches et son festival de cinéma américain. Une Eufor 2 ? Exclu. Le scénario le plus probable : un contingent de Casques bleus fort de 6 000 à 8 000 hommes.

Patron de la Minurcat, Victor Angelo préconise quant à lui l’envoi d’un corps de gendarmes et de policiers internationaux, épaulé par une robuste force d’intervention rapide. Ce diplomate aguerri sait que toute accalmie authentique, préalable à l’amorce d’un retour des réfugiés et des déplacés, passe par la restauration, sinon l’instauration, d’un système judiciaire tchadien digne de ce nom. Règle d’or un temps négligée par l’Eufor, au point qu’elle incita hâtivement les exilés à rentrer au pays ou au village. Pragmatique, Jean-Philippe Ganascia a depuis lors rectifié le tir.

Quel que soit le format choisi, les efforts engagés resteront voués à l’échec en l’absence de mandat politique. « L’ONU peut expédier ici 100 000 gars si ça l’amuse, ironise le chef de mission d’une ONG d’Iriba (Nord). Sans règlement de fond, c’est du pognon perdu. » Dans son rapport de juillet, le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, l’écrit noir sur blanc : « Les mandats de la Minurcat et de l’Eufor limitent leur rôle, puisqu’ils ne s’attaquent qu’aux conséquences du conflit tchadien, non à ses causes. » Il serait vain de réduire les convulsions tchadiennes ou centrafricaines à de simples effets collatéraux de la tragédie du Darfour. Elles résultent aussi, dans les deux cas, de maux endogènes. Conviction partagée par l’opposant Lol Mahamat Choua, ancien chef de l’Etat par intérim : « Franchement, l’Eufor ne pouvait pas faire mieux, soutient-il. Pour la suite, il faut élargir la feuille de route, la corser, inventer une formule inédite. Et Déby devra bien se résoudre à dialoguer avec les chefs rebelles. Lui l’a été, et la plupart d’entre eux furent ses ministres. »

Fidèle à sa légende, Idriss Déby Itno tient envers l’Eufor un discours à géométrie variable. Ebranlé par l’assaut des insurgés de l’Alliance nationale, le tombeur de Hissène Habré réclama en février 2008, à cor et à cri, le déploiement d’une force dont il espérait qu’elle gèlerait de facto le front nord. Quatre mois plus tard, on l’entendra accuser le contingent européen de « coopérer avec l’envahisseur » et de « fermer les yeux sur un massacre programmé ». Entre-temps, il est vrai, Ganascia et les siens avaient mis en pratique le dogme de l’impartialité. Notamment lors de l’offensive de la mi-juin. Certes, il y eut bien de rares accrochages, notamment à Goz Beïda, lorsque le bataillon irlandais riposta à des tirs rebelles sur la route du camp de Djabal. Mais, pour le reste, pas question de jouer les supplétifs de l’ANT. « Le message est clair, précise un gradé français. Si, dans leur progression vers N’Djamena, les colonnes d’assaillants ne touchent ni à l’Eufor, ni à la Minurcat, ni aux réfugiés, on ne bronche pas. »

Nul doute que ce credo sera mis à l’épreuve sous peu : le retour de la saison sèche annonce celui des raids de la rébellion, si fragmentée soit-elle. « La question n’est pas de savoir s’il y aura des attaques, admet un expert militaire, mais quand elles surviendront. » Parfois, les bourdes de l’Eufor dopent la rhétorique en vogue à N’Djamena. Ainsi quand une section irlandaise partage un méchoui avec une bande de rebelles, ou quand des Suédois s’offrent, sur ordre de Stockholm et sans que Ganascia en soit informé, une virée de reconnaissance à 400 kilomètres de leur base…

Dans l’univers policé de la communication, on appelle cela un « déficit de notoriété ». En dépit de ses efforts – tracts, réunions villageoises, voyages de presse, voire séances de ciné-brousse – l’Eufor demeure au Tchad une énigme. « Jamais entendu parler », avoue Zilekha, mère de huit enfants chassée du Darfour-Ouest dès 2003. « Les gens d’ici comprennent mal sa mission, souligne un religieux catholique d’Abéché. Mais ils voient bien les fortunes englouties – le budget total serait de 500 à 800 millions d’euros – et l’envol des prix sur les marchés. » Phénomène classique quand déboule, là où la misère se sent chez elle, une armada d’expatriés nantis enclins à recruter sur place au prix fort. « Moi, je suis content, avance un chef de chantier d’Abéché fraîchement embauché. Mais les autres non : le prix de la viande a plus que doublé. »

La perplexité paraît teintée, au sein des élites, d’une suspicion qu’entretient la primauté de la composante française. Paris s’est donné beaucoup de peine pour « européaniser » le contingent, sans parvenir à effacer du code génétique de l’Eufor le chromosome postcolonial. Bien sûr, on hisse chaque matin 18 drapeaux sur la place d’armes du camp des Etoiles, à Abéché, QG de la Force. S’y ajouteront bientôt, sauf contretemps, ceux de la Croatie, de l’Ukraine, puis de la Russie. Pour autant, la France fournit plus de la moitié de l’effectif. De plus, un seul militaire incarne l’engagement de partenaires tels que la Bulgarie, la République tchèque, la Grèce ou la Roumanie. Le Royaume-Uni a consenti à expédier deux des siens ; quant à l’Allemagne, elle a refusé de s’aventurer dans ce que l’on perçoit, outre-Rhin, comme un traquenard franco-tchadien.

Sur le front linguistique, l’édifice multinational s’apparente parfois à une tour de Babel. Les sentinelles albanaises postées à l’entrée du camp Europa, à N’Djamena, parlent trois mots d’anglais. Et il arrive au reporter de passage de jouer les interprètes entre un ex-rebelle du Rassemblement des forces pour le changement (RFC), francophone, et un officier polonais à l’anglais rudimentaire.

Un drôle d’oiseau, rapace diurne de son état, brouille un peu plus l’image de l’Eufor : l’Epervier, nom du dispositif bleu-blanc-rouge installé dès 1986, sur fond de bras de fer franco-libyen, et qui a volé plus d’une fois au secours du soldat Déby, lui fournissant du renseignement, des munitions, voire, comme ce fut le cas en 2006, un appui aérien actif. « Pour la France, un casse-tête inextricable, commente Marc Galinier (MSF). Comment conjuguer la neutralité de l’Eufor et le soutien garanti par des accords antérieurs ? Voilà qui trouble beaucoup les Tchadiens. »

Si le général Ganascia et les siens s’échinent à nier toute confusion entre les Eléments français du Tchad (EFT) et la force européenne, les faits sont au moins aussi têtus qu’eux. Les Mirage F 1 CR d’Epervier, qui scrutent le pays du ciel, font ainsi quelques extras – dûment facturés, paraît-il – pour l’Eufor, où officient d’ailleurs maints anciens des EFT. A ses débuts, l’état-major européen fut hébergé au camp Croci, à Abéché, QG d’Epervier. « Les Tchadiens ne font pas toujours la différence, convient un aumônier militaire. Pour eux, nous sommes des Blancs, vêtus d’un uniforme français. » A Abéché, où le musulman Idriss Déby fut lycéen et membre du foyer des jeunes de la mission catholique, Nicolas Sarkozy n’a pas bonne presse. « On lui en veut, lâche un notable. Non seulement il a soustrait les imposteurs de l’Arche de Zoé à notre justice, mais il soutient Déby, ce chef de clan impopulaire. »

« La voiture de la représentante du Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR) a été volée. » Soumis aux journalistes en formation de la Voix du Ouaddaï, radio communautaire d’Abéché, l’intitulé de l’exercice est éloquent. Qu’ils oeuvrent pour des agences onusiennes ou des ONG, les acteurs humanitaires, expatriés comme tchadiens, paient un tribut écrasant à la quasi-anarchie qui règne dans l’est du pays. Embuscades, braquages, pillages, tabassages : le danger rôde partout, de jour comme de nuit. Y compris au coeur d’Abéché : fin juillet, une déléguée du CICR – la Croix-Rouge internationale – n’a survécu que par miracle à une rafale d’arme automatique. Il est vrai – étrange paradoxe – que le gouverneur de la ville interdit à l’Eufor d’y patrouiller.

Chef de mission de Save the Children, le Français Pascal Marlinge a quant à lui été assassiné le 1er mai dernier d’une balle dans la tête. Les tueurs ? Dans l’un et l’autre cas, un faisceau d’indices tend à accréditer l’hypothèse d’agresseurs liés, de près ou de loin, au régime. Six meurtres recensés en 2007, cinq depuis le début de l’année. Sans oublier la demi-douzaine de gendarmes locaux, qui, entre avril et juin, ont payé de leur vie leur sens du devoir. « La violence ne cesse d’empirer, constate une expat’. Pour nous, le déploiement de l’Eufor n’a rien changé. Les rebelles ? S’il leur arrive d’emprunter un véhicule tout terrain le temps d’un aller-retour au Soudan, jamais ils ne nous ont attaqués. Le poison fatal de ce pays, c’est la culture de l’impunité. »

Solidarités à Adé, Oxfam à Kerfi, MSF à Goz Beïda ou à Iriba : maintes ONG ont dû évacuer, fût-ce temporairement, leur compound. « Partir ou rester ? Pour moi, la ligne rouge est franchie depuis longtemps, soupire Christine (MSF Luxembourg). Et pourtant, on reste. Quitte à resserrer les équipes, à recentrer les projets sur l’essentiel et à réduire notre visibilité. Fini les 4 X 4, place aux camions. » Réduire la voilure, soit. « Priver 28 000 réfugiés de leur unique accès à la santé, non, objecte Marc Galinier. Et, s’il le faut, on tente de négocier avec les miliciens et les pillards. Eux aussi ont besoin de nos cliniques mobiles. » Par principe, la plupart des ONG rechignent à recourir aux escortes armées, qu’elles soient tchadiennes ou aux couleurs de l’Eufor. « Une fois, admet Christine à Iriba, j’ai fait appel au bataillon polonais pour convoyer d’urgence mon équipe jusqu’à l’aéroport. Personne n’est venu. On s’est débrouillé. »

France-Soudan: marché de dupes

A quoi joue donc l’Elysée ? Sur le front du Darfour, le discours prononcé le 23 septembre à New York par Nicolas Sarkozy aura validé les craintes des avocats des droits de l’homme. Car Paris préconise bien, comme Londres, la suspension des poursuites engagées par la Cour pénale internationale (CPI) contre Omar al-Bechir, patron de la junte de Khartoum, pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide. Et ce en contrepartie d’improbables concessions.

La traduction de deux officiels soudanais, déjà inculpés par la CPI, devant un tribunal local ? Galéjade, aux yeux de quiconque connaît le « système judiciaire » du cru. Le soutien au déploiement dans l’ouest du pays de la très virtuelle force hybride ONU-Union africaine (UA) ? Bechir et les siens s’échinent à l’entraver depuis deux ans. L’ouverture d’un dialogue politique avec la rébellion ? L’armée de Khartoum, encline à négocier au canon, a lancé cet été au Darfour-Nord une féroce campagne militaire. La cessation des ingérences au Tchad voisin ? Le Soudan tient trop à sa capacité de nuisance. Que de candeur chez ceux qui raillent volontiers la naïveté des « droits-de-l’hommistes » !

Une alternative perverse sous-tend ce marché de dupes, que permet, il est vrai, l’article 16 du statut de la CPI, et qu’appellent de leurs voeux, au nom de la solidarité des satrapes, l’Union africaine, la Ligue arabe et l’Organisation de la conférence islamique : le monde aurait à choisir entre la paix et la justice. Or, l’épilogue des carrières du Libérien Charles Taylor ou du Serbe Slobodan Milosevic attestent que la justice planétaire, quand elle sait se montrer ferme, abrège plus efficacement les conflits armés et le supplice des civils que ne le fait la complaisance. Reste, pour conjurer le spectre d’un précédent désastreux, un espoir : que Washington oppose à ce vain marchandage son veto.


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