Hissène Habré devant les juges ? – Courrier I.

La Belgique a demandé à la Cour internationale de justice d’ordonner au Sénégal de poursuivre l’ex-dictateur tchadien. Les autorités sénégalaises tentent de monnayer leur bon vouloir.

Ça suffit ! La Belgique vient de taper du poing sur la table fin février. Petit rappel des faits : la justice belge est prête depuis 2005, après quatre ans d’instruction, à juger l’ancien dictateur Hissène Habré [qui a dirigé le Tchad de 1982 à 1990, et est accusé d’avoir fait assassiner des milliers de ses compatriotes] pour crimes contre l’humanité à la suite à de plaintes déposées dans le cadre de la loi de compétence universelle. Or le Sénégal, pays dans lequel Habré a été placé en résidence surveillée et qui a été chargé en 2006 par l’Union africaine de le juger, ne bouge pas, refusant d’extrader l’ancien despote vers la Belgique mais ne mettant aucune procédure en route pour le juger.

Voilà pourquoi la Belgique, qui avait émis en septembre 2005 un mandat d’arrêt international contre Habré auquel le Sénégal n’avait donc pas donné suite, vient de demander à la Cour internationale de justice (CIJ) d’ordonner au Sénégal d’enfin poursuivre pénalement l’ex-président tchadien ou de l’extrader pour qu’il soit jugé en Belgique. « L’abstention du Sénégal de poursuivre M. Hissène Habré ou de l’extrader vers la Belgique, pour qu’il réponde des crimes contre l’humanité qui lui sont imputés, viole l’obligation générale de réprimer les crimes de droit international humanitaire », indique la Belgique dans sa requête à la CIJ, qui est le principal organe judiciaire des Nations unies et dont les décisions sont contraignantes. Et, alors que le président sénégalais Abdoulaye Wade a déclaré récemment au moins trois fois que le Sénégal pourrait mettre fin à la résidence surveillée de Hissène Habré, la Belgique demande à la CIJ d’ordonner au Sénégal de prendre « toutes les mesures » pour que Habré « reste sous le contrôle et la surveillance des autorités judiciaires du Sénégal ».

« Cette démarche belge est une très bonne chose », réagit Reed Brody, porte-parole européen de Human Rights Watch (HRW) et conseiller juridique des victimes tchadiennes de Habré. « Cette action vise à mettre fin à ce feuilleton politico-judiciaire qui dure depuis trop longtemps, dix-huit ans déjà. Les victimes commencent à perdre tout espoir, elles se disent qu’elles mourront sans avoir vu Habré être jugé. Il était donc temps de mettre la pression sur le Sénégal, et la Belgique l’a fait, courageusement. Nous avons toujours voulu que Habré soit jugé en Afrique, mais si le Sénégal ne le fait pas, alors il est temps de l’extrader. Il n’y a guère de doute : la requête belge va prévaloir. Le Sénégal a ici l’occasion de se ressaisir, il faut que sa justice commence enfin à instruire les plaintes déposées par les victimes de Habré. » Mais le Sénégal refuse de commencer à instruire les plaintes tant que la communauté internationale ne lui aura pas versé 27 millions d’euros, montant qu’il estime nécessaire pour mener à bien le procès de Habré, une somme que certains estiment très exagérée.

« Ce n’est pas le montant qui me choque, poursuit Reed Brody, mais bien le fait que le Sénégal n’a jamais présenté de budget détaillé et crédible. Or ce budget dépendra de la stratégie de poursuite que la justice sénégalaise pourrait adopter : soit se lancer dans un procès-fleuve façon Milosevic, ou alors s’occuper de faits plus circonscrits. Le budget ne sera pas le même s’il faut convoquer 300 témoins ou une dizaine ! » Quant à l’Union africaine (UA), elle joue un rôle ambigu. « L’UA a donné mandat au Sénégal pour juger Habré, mais ne lui a apporté aucun soutien effectif », détaille l’expert de HRW. « Il lui a fallu seize mois pour nommer un envoyé spécial, dont le mandat n’est pas très clair et qui est allé deux fois au Sénégal à ses frais ! L’UA s’offusque à l’idée de voir des dirigeants africains accusés de crimes contre l’humanité en Europe, mais l’Afrique devrait montrer qu’elle a la capacité de les juger elle-même. Or, dans le dossier Habré, elle a jusqu’ici démontré le contraire ! » Cet immobilisme est d’autant plus rageant pour les victimes et pour tous ceux qui veulent faire avancer la justice internationale que le dossier contre Hissène Habré est en béton : il contient des documents de la police politique tchadienne expliquant par le menu comment le président Habré organisait la répression. Des preuves aussi nombreuses que solides.


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