ENTRETIEN AVEC…Me Mouhamed Kebe, avocat des victimes de l’ex-dictateur tchadien -Le Quotidien

Mouhamed Kebe«Je ne suis pas sûr que Wade ait la volonté de faire juger Habré»

Dans la dernière partie de l’entretien qu’il a accordé au journal Le Quotidien, Me Mouhamed Kébé, avocat des victimes de l’ex-dictateur tchadien, revient sur la plainte de la Belgique auprès de la Cour internationale de justice (Cij) de La Haye. Il exprime son souhait de voir Hissène Habré jugé, un jour, et dit ne pas être certain que le Président Wade soit déterminé à faire juger l’ex-numéro un du Tchad.

Depuis que l’Ua avait confié le dossier Habré au Sénégal, on ne l’entend plus se prononcer sur cette affaire. Son mutisme ne vous inquiète-t-il pas ?

Il faut comprendre d’abord dans quel contexte l’Ua a décidé de confier la gestion de ce procès au Sénégal. De façon classique, en droit international, l’Ua ne peut pas demander au Sénégal de poursuivre Habré.

Quand la Belgique a demandé l’extradition de l’ancien président tchadien, beaucoup de voix se sont élevées pour dire, assez que la Belgique ou d’autres pays occidentaux poursuivent des africains.

L’Ua s’est réunie et a mis en place un comité d’éminents experts qui ont dit que le Sénégal peut le juger parce qu’il a ratifié la Convention contre la torture et qu’il suffit juste qu’il amende sa loi. C’est dans ces circonstances qu’on a demandé au Sénégal de pouvoir poursuivre Habré. Dans ce dossier, l’Ua ne peut pas imposer au Sénégal quoi que ce soit.

Mais, elle pourrait transmettre le dossier à un autre pays puisque le Sénégal peine à exécuter la tâche qui lui a été confiée ?

Je ne suis pas sûr que cela soit possible en droit. Aujourd’hui, la seule alternative que nous voyons dans ce dossier, si le Sénégal ne poursuit pas Habré, qu’il l’extrade vers un autre pays qui le demande et ce pays c’est la Belgique. Maintenant, quand cette alternative s’impose, il faut que nous arrêtions de dire que la Belgique est un pays de blancs. Non, elle est un Etat comme tous les autres, auprès duquel des victimes sont allées porter plainte. Ce que fait la Belgique, le Sénégal aurait pu le faire en premier car, elle poursuit Habré sur la base d’une convention que le Sénégal a ratifiée. Aujourd’hui, je déplore le mutisme de l’Ua parce que quand vous mandatez quelqu’un, il est tout à fait normal que vous puissiez demander à cette personne de vous rendre compte. Et, si le compte-rendu ne vous parait pas correspondre à l’objet du mandat, vous devez dire que ça ne correspond pas. Mais, je déplore plus l’attitude du Sénégal que celle de l’Union africaine.

A part la saisine de la Cour internationale de justice par la Belgique, quelle autre procédure est prévue par les avocats des victimes au cas où ils n’obtiendraient pas gain de cause ?

Nous sommes des avocats et nous ne pouvons inscrire notre démarche que dans la sphère qui est prévue par la loi.
Aujourd’hui, la sphère que prévoit la loi pour nous, avocats des victimes, c’est de saisir la Justice par une plainte. Et, cette plainte, nous l’avions déposée et à ce jour, nous n’avons pas encore de retour. Ce que fait la Belgique n’a strictement rien à voir avec ce que font les victimes. La Belgique est un Etat qui a saisi la Cour internationale de justice et cette cour ne peut pas être saisie par des personnes physiques, il n’y a que les Etats qui peuvent la saisir. Donc, l’action de la Belgique n’est pas une action que nous pouvons pousser. Nous n’avons aucune compétence pour aller devant la Cour et porter une action. Nous avions porté une action ici et elle n’a pas eu, pour le moment, de retour.

Nous sommes en train de discuter sur la stratégie que nous allons mener en tant que victimes pour pouvoir faire avancer notre dossier. Tant que nous avons la possibilité de pouvoir faire un recours, une démarche inscrite dans la loi, nous le ferons. La Cour internationale de justice règle les différends entre les Etats. Par contre, nous saluons ce que la Belgique a fait.

Quels sont alors les moyens de pression dont vous disposez pour parvenir à un procès ?

En tant qu’avocat, nous n’avons pas de moyens de pression. Nous sommes des auxiliaires de Justice. Nous respectons la séparation des pouvoirs. Nous ne pouvons pas faire de pressions sur qui que ce soit. Ce que nous pouvons faire, c’est de porter une plainte et si nous estimons que cette plainte devait avoir un retour et qu’elle ne l’a pas, nous allons puiser, dans la loi, les voies de recours qui nous sont offertes pour pouvoir engager d’autres batailles.
Dans cette affaire, qu’allez-vous faire de l’actuel Président tchadien Idriss Déby Itno qui était, à l’époque des faits, le chef d’Etat-major de l’armée ?
Je vais être très précis sur ce point. Nous poursuivons Hissène Habré. Notre plainte ne vise pas une autre personne que Habré. Maintenant, il incombe à la Justice sénégalaise ou belge ou n’importe quelle autre Justice qui sera saisie de l’affaire, si elle estime qu’il y a d’autres personnes qui sont impliquées directement ou indirectement de les mettre en cause. Nous ne disons pas que Idriss Déby est coupable au même titre que Habré ou non. Ce qui est évident pour nous, c’est que nos victimes ont porté plainte contre Habré, puisqu’elles estiment que c’est contre lui qu’elles doivent le faire. Si l’enquête révèle qu’il y a d’autres personnes, des coauteurs, des complices et que les juges d’instruction qui seront saisis de l’affaire estiment devoir mettre en cause ces personnes, c’est à la Justice de se prononcer.

Pensez-vous que Hissène Habré sera jugé un jour ?

Je le souhaite. Je souhaite que toute personne en Afrique ou ailleurs qui est présumée avoir commis des crimes contre d’autres individus qui sont ses semblables soit jugée équitablement. Si la Justice estime au terme du procès qu’elle est coupable, qu’elle soit condamnée à la peine qu’elle mérite. Si la Justice estime qu’il n’y a pas assez de charges pour pouvoir le déclarer coupable, qu’on l’acquitte. C’est en cela que je crois et c’est pour cela que je me bats.
Que ce soit ici ou ailleurs, l’ère de l’impunité est révolue dans ce monde. Ce n’est pas pour rien qu’aujourd’hui certains chefs d’Etats n’osent pas voyager. Je ne parle pas seulement de chefs d’Etats africains, je parle aussi de chefs d’Etat occidentaux qui n’osent pas prendre l’avion parce qu’ils savent qu’il n’y a plus d’espace libre pour eux dans ce monde. Cette affaire nous aurait donné, à nous africains, l’occasion de dire que nous sommes assez matures pour pouvoir régler les problèmes qui se posent chez nous. C’est une belle occasion.

Est-ce que vous pensez que Me Wade a la volonté de faire juger Habré ?

Je ne juge que sur ce que je vois et d’après ce que je vois, je ne suis pas sûr que le Président Wade ait la volonté de faire juger Habré.


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