Arche de Zoé: deux vies contre un procès – tlg

De mystérieux rebelles revendiquent l’enlèvement de deux travailleuses humanitaires. Réclament-ils justice ou argent?

«Nous allons bien. Nous avons de la nourriture et de l’eau et ils se comportent correctement avec nous.»

«Ils», ce sont les rebelles soudanais qui se présentent sous le nom d’«Aigles de la libération de l’Afrique». Et la personne qui prononce ces paroles n’est autre que l’un de leurs deux otages, la canadienne Stéphanie Jodoin, qui a pu s’entretenir, dimanche, avec un journaliste de l’Agence France Presse (AFP) grâce à une liaison téléphonique satellitaire établie sous le contrôle desravisseurs.

Ces derniers ont enlevé samedi 4 avril au Darfour, outre Stéphanie Jodoin, sa collègue de l’association humanitaire Aide Médicale Internationale (AMI), la Française Claire Dubois.

Au journaliste de l’AFP, l’un des preneurs d’otages présente son groupe comme une nouvelle unité de rebelles dans le Darfour, cette région du Soudan qui jouxte le Tchad et qui se trouve en état de guerre civile depuis 2003.

Cette prise d’otages est d’un genre nouveau: c’est la première fois que la revendication des ravisseurs porte sur unépisode judiciaire. En effet, les «Aigles de la libération de l’Afrique» visent avant tout la France et exigent de Paris la tenue d’un nouveau procès pour rejuger les six membres de l’Arche de Zoé.

Guerres civiles imbriquées

«Si le gouvernement français n’est pas sérieux dans les négociations avec nous et s’il n’accède pas à notre requête, nous tueront les deux travailleuses humanitaires», a ajouté le porte-parole des ravisseurs à l’AFP.

Pourquoi des rebelles soudanais — ou du moins qui se présentent comme tels — s’occupent-ils d’une affaire qui concerne leurs voisins tchadiens? Les frontières d’Etat sont très relatives dans cette région, et les guerres civiles au Soudan et au Tchad sont étroitement imbriquées, surtout au Darfour, zone frontière entre les deux pays.

Rappelons que six membres de l’Arche de Zoé avaient été condamnés au Tchad à huit ans de travaux forcés pour avoir tenté d’enlever 103 enfants en vue de les confier à des familles d’adoption en Europe. L’Arche de Zoé affirmait qu’il s’agissait d’orphelins soudanais du Darfour alors qu’en fait, la majeure partie de ces petits étaient d’origine tchadienne et avaient des parents. En janvier 2008, les six condamnés ont été rapatriés à Paris où la condamnation tchadienne a été traduite en droit français par huit ans de prison. Puis, le 31 mars 2008, le président tchadien Idriss Déby les a graciés. Depuis, les six membres de l’Arche de Zoé vivent en liberté, même si quatre d’entre eux sont l’objet d’une instruction pénale initiée par la justice française.

Dommages-intérêts

Apparemment, les ravisseurs n’ont pas supporté la grâce apportée par Idriss Déby à la suite des demandes insistantes du président français Sarkozy. Mais on ne voit pas comment un procès bis pourrait être organisé. D’ailleurs, si une telle audience devait se tenir, elle serait aussitôt frappée de nullité puisqu’elle aurait été décidée sous la contrainte.

Mais peut-être faut-il voir dans ce rapt une raison plus solide: l’argent. Les six membres de l’Arche de Zoé doivent payer solidairement 6,5 millions d’euros aux familles victimes. Or, les condamnés sont insolvables et le gouvernement français se refuse à verser ces dommages-intérêts à leur place. Dès lors, cette prise d’otages serait-elle un moyen de pression pour que la France paie ces indemnités? Rien n’est impossible au Tchad déstabilisé et au Soudan dirigé par un président — Hassan al-Bachir — poursuivi pour crime contre l’humanité par la Cour pénale internationale.


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