Tchad : opérer les blessés de guerre dans l’est du pays – CICR

Plus de deux ans après la flambée de violence qui a secoué l’est du Tchad, environ 160 000 personnes sont toujours déplacées dans la région. La prolifération des armes et le risque permanent d’affrontements entre l’armée tchadienne et les groupes armés d’opposition entretiennent un climat quotidien d’insécurité et de violence. À Abéché, l’équipe chirurgicale du CICR opère les blessés les plus graves, dont une majorité de civils. De retour d’une mission de trois mois, le Dr Ali Touati témoigne. Entretien réalisé avant les combats de début mai.

Depuis quand et pourquoi le CICR est-il présent à Abéché ?

À partir de 2006 et en raison de l’intensification du conflit interne au Tchad, le CICR a commencé à assister les populations dans l’est du pays, et ce depuis la ville d’Abéché. Nos équipes, chirurgicales en particulier, basées dans la capitale N’Djamena venaient alors spécialement à Abéché, pour un temps déterminé, afin de soigner les blessés.

Après les affrontements de 2007 et 2008, le CICR a décidé de renforcer sa présence dans l’est, afin d’être plus proche des personnes actuellement dans le besoin mais aussi de la région où il y avait un risque que le conflit dégénère. Le CICR dispose actuellement de deux sous-délégations à Abéché et Goz Beida, d’un bureau à Adré, et de cinq bases opérationnelles à Adé, Dogdoré, Kawa, Guéréda, et Iriba.

Car aujourd’hui, rien n’a changé dans l’est du Tchad : les accords passés entre le gouvernement et les groupes armés d’opposition sont en général restés lettre morte, et la tension demeure palpable. Les violences intercommunautaires persistent et l’insécurité due au banditisme est devenue endémique. Environ 160 000 personnes sont toujours déplacées et dans l’incapacité de rentrer chez elles ou d’y revivre de manière permanente.

En outre, les conflits au Darfour voisin et, dans une moindre mesure, en République centrafricaine continuent à pousser des populations à se réfugier au Tchad, augmentant d’autant la pression sur les infrastructures de santé locales. Il était donc naturel que le CICR y développe ses activités, notamment en faveur des blessés devant être opérés d’urgence.

Qui sont les patients que le CICR opère ?

Hormis les personnes blessées lors d’affrontements armés, ce sont surtout des civils, hommes et femmes, tous âges confondus, requérant une intervention chirurgicale d’urgence. Résidents, déplacés, « retournés », réfugiés soudanais ou centrafricains : nous ne faisons aucune distinction entre ces différentes catégories de personnes. C’est ce qu’on appelle l’approche « toutes victimes » chère au CICR : nous soignons ceux qui en ont besoin, d’où qu’ils viennent et quelles que soient les causes de leurs blessures.

Grâce à une bonne coordination avec les autres acteurs humanitaires actifs dans le domaine de la santé à l’est du Tchad, les urgences chirurgicales de toute la région peuvent être référées sur l’hôpital d’Abéché, afin d’y être prises en charge par notre équipe.

Quelles sont les causes de leurs blessures ?

En trois mois, j’ai personnellement opéré, au bloc et sous anesthésie, près de 80 blessés à l’hôpital d’Abéché. Environ 60 % d’entre eux avaient été blessés par armes, des armes à feu mais aussi des couteaux. Nous soignons beaucoup de gens victimes de coups de couteaux au thorax ou à l’abdomen.

Les autres sont souvent des accidentés de la route qui nécessitent une opération d’urgence sous peine de perdre la vie. C’est sur ces patients-là que nous pratiquons le plus d’amputations. Nos patients ne sont donc pas tous des victimes directes de la violence armée.

Où et comment travaille l’équipe chirurgicale du CICR ?

L’équipe est constituée d’un chirurgien, d’un anesthésiste et de deux infirmiers – l’un pour le bloc opératoire, l’autre pour les traitements post-opératoires. Elle travaille principalement à l’hôpital d’Abéché, qui devrait être l’hôpital de référence pour tout l’est du Tchad, dont la population est évaluée à 1,5 million de personnes environ. L’un de nos objectifs est d’ailleurs qu’il joue pleinement son rôle de structure régionale de référence. Le CICR opère tous les blessés par armes et autres cas urgents qui y sont admis.

Exceptionnellement, l’équipe se déplace, lorsque des blessés graves ne peuvent être acheminés à Abéché et qu’ils ne peuvent être pris en charge par d’autres organisations travaillant sur place. Fin février par exemple, nous sommes intervenus dans la région d’Iriba, près de la frontière avec le Soudan. Après seulement une heure de vol avec le petit avion du CICR, contre près de neuf heures si nous avions dû nous y rendre en voiture, nous avons pu prendre en charge 48 blessés par armes. Quatre jours durant, nous les avons opérés l’un après l’autre.

Dans ces cas-là, l’équipe est complètement autonome, même si elle travaille avec le personnel médical local quand c’est possible. Elle voyage avec le matériel nécessaire au montage, par exemple dans un centre de santé primaire, d’un véritable bloc opératoire.

Quid de la formation du personnel de santé tchadien ?

Nous y participons autant que possible, surtout de manière informelle. Nous essayons de transmettre une partie de notre savoir-faire au staff médical de l’hôpital d’Abéché, pendant les visites aux patients et nos réunions quotidiennes.

Aujourd’hui, dans la partie est du Tchad, il y a peu de chirurgiens. Même si tous les médecins tchadiens ont la capacité de faire de la chirurgie de base, comme par exemple d’opérer des hernies et de procéder à des césariennes, la prise en charge chirurgicale d’urgences ou de blessés de guerre a des spécificités pour lesquelles les médecins ne sont généralement pas formés.

Bientôt cependant, trois médecins tchadiens devraient accompagner l’équipe du CICR pendant six mois, afin de se former aux techniques propres à la chirurgie de guerre. Et en novembre 2008, le CICR a organisé à N’Djamena un séminaire de sensibilisation à la spécificité de ce type de chirurgie, auquel environ 40 chirurgiens et praticiens civils et militaires exerçant au Tchad ont participé.

Quelles sont les principales difficultés rencontrées ?

La difficulté à accéder aux structures de santé mais aussi le poids des traditions s’avèrent être un frein au bon traitement des patients. Certains arrivent dans un état catastrophique, souvent parce qu’ils n’ont pas eu accès à des soins adaptés, à cause de la distance et du manque de moyens de transports, par manque d’information ou par négligence. Mais aussi parfois parce qu’ils ne croient pas aux bienfaits de la chirurgie. Un jour, un homme est venu en consultation dans un état de gangrène avancé. Nous aurions pu tenter de le sauver en l’amputant. Il a refusé. Il est mort chez lui quelques jours plus tard.

Le personnel de santé est souvent submergé par le nombre des patients, le manque d’infrastructures, de médicaments et de matériel médical.
Le manque de personnel paramédical, notamment de kinésithérapeutes, est un autre problème. Les patients qui ont besoin de séances de réadaptation ou d’une prothèse doivent aller à N’Djamena, où le CICR soutient un centre orthopédique. C’est pourquoi le CICR s’apprête à évaluer précisément, à l’hôpital d’Abéché, les besoins en matière de réadaptation post-opératoire. Cela pourrait déboucher sur un programme spécifique et/ou la formation de personnel local dans ce domaine.

Quelle est l’image la plus forte que vous garderez de vos trois mois sur le terrain ?

Un jour, en fin d’après-midi, nous avons vu arriver deux frères blessés par l’explosion d’une mine anti-personnelle. Accompagnés par leurs parents, ils avaient fait huit heures de piste pour venir jusqu’à Abéché. Le premier, âgé de 11 ans, était gravement touché à la jambe et à la main. Nous l’avons opéré jusqu’à tard dans la nuit. Nous n’avons pu faire autrement que de l’amputer de plusieurs doigts. Mais l’usage général de ses mains a été préservé. Et bientôt, il recevra une greffe afin de finir de soigner sa jambe. Son jeune frère, huit ans, souffrait de plaies multiples sur l’ensemble du corps, mais il a guéri rapidement. Je me souviendrai toujours de leur sourire retrouvé, quelques jours seulement après l’accident, ainsi que du soulagement de leurs parents.


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