La campagne pour sauver des enfants soudanais crée la stupeur – Le Temps

France-Afrique. Arrêtés au Tchad, les membres de l’ONG qui a tenté d’évacuer 103 enfants venus du Darfour et présentés comme des orphelins risquent de lourdes sanctions

La stupeur règne dans les milieux humanitaires et diplomatiques français, après le raid manqué de l’ONG «L’Arche de Zoé» à l’est du Tchad. Six de ses membres, ainsi que trois journalistes qui les accompagnaient, ont été arrêtés par les autorités tchadiennes alors qu’ils tentaient d’évacuer vers la France, dans un avion loué pour l’occasion, 103 enfants présentés comme des orphelins du Darfour.

Vendredi, le président tchadien Idriss Déby a promis que les responsables de cette opération seraient «sévèrement sanctionnés». Le Ministère français des affaires étrangères a fait part de sa réprobation, tandis que le Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés et l’Unicef affirmaient que certains enfants qui devaient être évacués n’étaient pas des orphelins. Le président de l’Unicef en France, Jacques Hintzy, a décrit l’opération comme étant à mi-chemin «entre l’inconscience et l’escroquerie». En juin déjà, Médecins du monde avait qualifié de «dangereux» le projet de l’ONG.

Mais une autre organisation, Sauver le Darfour, prend la défense des activistes de l’Arche de Zoé. «Nous soutenons le principe de l’opération, explique son président, Mahor Chiche. Faire franchir une frontière à des enfants, pour les sauver, cela ne nous choque pas.» Selon lui, l’Arche de Zoé a démontré son sérieux en organisant des animations pour enfants après le tsunami asiatique de 2004. Quant à l’argent récolté pour l’évacuation des orphelins – les familles qui devaient les accueillir ont payé jusqu’à 2500 euros – il s’agirait de simples dons.

L’affaire démarre au printemps dernier, lors d’un voyage organisé au Darfour par les membres de L’Arche de Zoé. Après quelques jours sur place, ceux-ci reviennent horrifiés par la situation de la province soudanaise, ravagée par la guerre civile. Fin avril, l’ONG publie un communiqué dénonçant les «discours politiques stériles», «l’humanitaire alibi» et les «négociations diplomatiques interminables». «Dans quelques mois, des milliers d’enfants vont mourir», ajoute le document. L’Arche de Zoé proclame alors son intention de «sauver 10000 enfants du Darfour» en les plaçant dans des «familles d’accueil» en Europe.

C’est alors que l’opération humanitaire commence à déraper. Très vite, l’Arche de Zoé se met à recruter des familles en faisant miroiter la possibilité d’adopter les enfants évacués. C’est ce que montre un message placé début mai sur le forum «grossesse-bébé-adoption» du site internet Doctissimo.fr: «Les enfants orphelins du Darfour qui bénéficieront du statut de réfugié pourront au bout de trois à cinq ans obtenir la nationalité française […]. Une fois français, ces enfants seront légalement adoptables!» écrivait un représentant de l’ONG.

Juridiquement, ces déclarations posent un double problème. D’une part, l’adoption d’enfants étrangers est régie par des principes internationaux très stricts: selon le Ministère français des affaires étrangères, elle ne peut avoir lieu que si le droit du pays d’origine l’autorise, ce qui n’est le cas ni du Soudan ni du Tchad. D’autre part, affréter un avion pour amener en France une centaine de candidats à l’asile, fussent-ils mineurs, s’apparente à une aide à l’immigration irrégulière.

Autant d’arguties dont n’a pas voulu s’embarrasser Eric Breteau, le remuant président de l’Arche de Zoé. Son profil est celui d’un baroudeur de l’humanitaire, déterminé à renverser tous les obstacles entravant son projet. Résidant en région parisienne, il est sapeur-pompier volontaire, mais aussi président de la Fédération française de 4×4. Des sites spécialisés montrent des photos de sa Jeep à pneus larges en train d’évoluer sur des pistes boueuses. Détenu au Tchad, Eric Breteau est accusé par les autorités locales «d’enlèvement et de trafic d’enfants».

«Le succès de l’opération au Darfour passe par la sécurisation de la région»
Entretien avec le président du comité militaire des Vingt-Sept.
Richard Werly

Pour le général français Henri Bentégeat, président du comité militaire de l’Union européenne, le déploiement prochain de forces de l’UE dans l’est du Tchad et en République centrafricaine est crucial pour un règlement de la crise du Darfour.

Le Temps: Pourquoi intervenir au Tchad et en République centrafricaine plutôt que d’envoyer directement des troupes au Darfour, où l’opération hybride ONU-Union africaine tarde tant à se déployer?

Général Bentégeat:Cette opération européenne est le complément de celle conduite au Darfour. Le drame du Soudan a largement débordé sur le Tchad et la République centrafricaine, où l’on compte 200 000 réfugiés et plus de 160 000 personnes déplacées. Traiter ces débordements est incontournable pour espérer résoudre la crise du Darfour. Nos 3000 à 4000 hommes seront le complément indispensable de la future force hybride de 26000 hommes, mise sur pied par les Nations unies et l’Union africaine. Notre déploiement vise à créer un environnement sécurisé pour la distribution de l’aide humanitaire, et pour que l’ONU puisse assurer la protection des populations. Rajouter une troisième composante militaire européenne au Darfour nous aurait fait courir à la catastrophe. En matière de coordination, c’était impensable.

  • On n’est pas loin de l’idée de «corridor humanitaire» défendue par Bernard Kouchner pour le Darfour, puis abandonnée...
  • Dans le cas du Darfour, le choix s’est porté sur la solution hybride. Ce que nous allons faire au Tchad aura toutefois un impact direct sur la mission déployée dans l’ouest du Soudan. Il nous faudra entre deux et trois mois pour nous déployer. La force européenne, dont la France devrait fournir environ la moitié des effectifs, sera d’intercepter tous les éléments armés qui pourraient nuire au travail de la police de l’ONU ou à la libre circulation des ONG. L’Union a bien spécifié que dans tous les cas son action serait impartiale et neutre. L’UE va aussi, parallèlement, agir sur tous les leviers de la crise, en s’engageant sur le plan civil et en épaulant, en République centrafricaine, une réforme du secteur de sécurité. L’Europe avance aussi dans son partenariat avec l’Union africaine pour la mise sur pied de brigades africaines de maintien de la paix.
  • La capacité d’intervention militaire de l’UE, sollicitée de toutes parts, atteint-elle aujourd’hui ses limites?
  • Nos pays membres sont extrêmement sollicités. En Irak pour certains, en Afghanistan et au Kosovo pour la plupart, au Liban… D’autant que les forces de nos membres ne sont pas toutes adaptées: nous avons 1,8 million d’hommes en armes, pour seulement 60 000 déployés en action extérieure. Environ 15000 pour la France et le Royaume-Uni, 10000 pour l’Italie et l’Allemagne, mais aussi des contingents importants de petits pays comme les Pays-Bas, rudement engagés en Afghanistan. Cela dit, le cas du Tchad n’est pas exceptionnel. L’Union a conduit des opérations d’une ampleur plus grande en Bosnie, et plus loin, en République démocratique du Congo. Le défi logistique, cette fois, est en revanche incomparable, tout comme au Darfour: nombre très élevé de rotations aériennes, déplacements routiers lourds et complexes.
  • Justement. Les Nations unies ont à plusieurs reprises demandé à l’UE des hélicoptères pour le Darfour…
  • Nos capacités dans certains domaines critiques comme les hélicoptères sont en effet étirées au maximum. Attention, toutefois, à ne pas exagérer ce problème! Les hélicos, il n’y en a pas que dans les pays européens. La force actuelle de l’Union africaine fait déjà appel à des contracteurs. Soyons réalistes: les Etats membres de l’UE ne peuvent pas systématiquement mettre à disposition des moyens aéroportés supplémentaires. D’abord parce que cela coûte très cher d’entretenir des hélicoptères à des milliers de kilomètres. Ensuite parce que d’autres questions se posent: doit-on estimer que nos capacités de prévention sont saturées? Doit-on renoncer à gérer les autres crises qui apparaissent? Non. Il y a un besoin au Soudan. Il faut trouver une solution.
  • Avec l’aide de partenaires?
  • Oui bien sûr. Le Conseil a déjà contacté pour l’opération au Tchad des pays tiers susceptibles d’y participer: tous les pays de l’OTAN qui ne sont pas membres de l’UE, et quelques autres pays francophones, comme la Suisse ou le Maroc. Nous en sommes au stade des premières discussions.
  • Verra-t-on un jour des bases militaires européennes en Afrique, pour prévenir d’autres tragédies?
  • Je crois qu’il est très prématuré d’envisager quelque chose comme ça. Tous les Etats membres ne seraient pas d’accord. Même sur un plan technique, l’idée est discutable. Le choix des stationnements de troupes poserait problème.

Maigres signes de paix
Richard Werly

L’intervention européenne programmée au Tchad et en République centrafricaine est directement concernée par les pourparlers sur le Darfour convoqués ce samedi à Syrte, en Libye, sous la supervision de l’Union africaine. La décision de sept groupes rebelles de boycotter cette réunion a toutefois douché l’optimisme de l’ONU. Le fait qu’un autre groupe opposé au pouvoir de Khartoum ait menacé de s’en prendre aux installations pétrolières du Kordofan, à l’est du Darfour, après avoir enlevé deux de ses employés complique aussi la donne. Depuis le début de 2003, le conflit du Darfour a fait près de 200000 morts et 2,3 millions de déplacés.

Sylvain Besson


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