Le désert tchadien, paillasse des origines – les echos

La mise à jour du plus vieil hominidé a fait de l’erg dunaire du Djourab un vaste laboratoire à ciel ouvert. Dans l’une des régions les moins hospitalières de la planète.

Quand il décide de fouiller le bassin du lac Tchad pour vérifier l’exactitude de l’hypothèse « east-side story », qui place l’origine de l’homme à plusieurs milliers de kilomètres de là, dans la savane est-africaine, le paléontologue Michel Brunet sait que la tâche qui l’attend est l’oeuvre d’une vie. Sa « paillasse » couvre au moins 2,5 millions de kilomètres carrés et les rives fossiles à prospecter, naguère bien arrosées, sont parmi les déserts de dunes les plus chauds de la planète. D’incessantes tempêtes de sable les balayent, le tout sous des amplitudes ther­miques quotidiennes de 40 °C. Nous sommes en 1974. Lucy, vieille de 3,2 millions d’années, vient d’être mise à jour en Ethiopie. Pour valider la théorie de son découvreur, Yves Coppens, il faut la preuve qu’aucun hominidé n’a évolué à l’ouest de la Rift Valley, la grande faille africaine qui est censée avoir distingué deux climats, deux écosystèmes (la savane et la forêt tropicale) et conditionné l’évolution des grands singes et de l’espèce humaine.

Il faudra à Michel Brunet vingt ans de persévérance, des quantités d’analyses et un quadrillage minutieux du terrain pour découvrir, à Toros Menalla, dans la partie occidentale de l’erg dunaire du Djourab, un creuset de vie contradictoire. A plus de 2.500 kilomètres de la Rift Valley, au nord du Tchad, le secteur est une des régions du Sahara où l’intensité de l’activité éolienne a mis à jour des niveaux géologiques de 3 à 7 millions d’années. Ces couches affleurantes vont livrer aux chercheurs deux crânes primitifs d’hominidés, Abel puis Toumaï (daté de 7 millions d’années, soit plus du double de l’âge de Lucy), et avec eux les restes fossiles d’une douzaine d’individus. Sans doute la plus ancienne famille humaine.

Une hypothèse révolutionnaire

Depuis leur première découverte en 1994, les chercheurs ont mis à jour plus de 500 sites fossilifères de l’âge de Toumaï. Trois d’entre eux ont livré des hominidés dans un périmètre d’une dizaine de kilo­mètres carrés, délimitant un territoire comparable à celui qu’occupent aujourd’hui les groupes de chimpanzés. Michel Brunet en a tiré une hypothèse révolutionnaire sur la genèse de l’humanité : l’homme ne serait pas né dans la savane, comme l’a imaginé Yves Coppens, mais dans une forêt clairsemée. A cause d’un épisode de réchauffement climatique, des cycles saisonniers plus marqués auraient bouleversé l’environnement tropical, obligeant Toumaï et ses congénères à pousser plus loin leur quête de nourriture. « Cette nécessaire mobilité les a sans doute contraints à se redresser pour ramener au clan le fruit de leur chasse dans leurs mains libres », imagine le paléontologue.

Avec la découverte de Toumaï, les scientifiques pensent être désormais tout proches du big-bang de l’humanité. « La dichotomie entre l’homme et le singe se situe probablement autour de 8 millions d’années », pense Michel Brunet. Et leur ancêtre commun ne serait pas africain mais asiatique, comme vient de le suggérer la découverte d’un primate fossile de 37 millions d’années au Myanmar (ex-Birmanie), le plus vieux spécimen jamais trouvé.

PAUL MOLGA, Les Echos


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