Tchad : Indépendant depuis 49 ans? – Enoch Djondang

Enoch Djondang Si la République est une forme d’organisation de l’Etat qui s’oppose à la monarchie et aux formes archaïques et discriminatoires d’organisation sociale, l’Indépendance signifie qu’un Etat est souverain sur son territoire et que son peuple est libre de décider de son destin. C’est ce qui devrait être notre réalité en ce jour commémoratif du 11 août 2009 au Tchad.

Malheureusement, il y a des indices évidents qui dénient cette indépendance « octroyée » ou qui en réduisent la portée.

  • Le premier indice d’une néo-colonisation qui se poursuit est la pesante présence militaire française, cette présence qui n’a jamais fait l’objet d’un débat national, qui est un sujet tabou, se mêlant complètement aux crises internes et périodiques du pays. En effet, sous n’importe quel prétexte conjoncturel, la présence militaire française s’est imposée dans le décor comme un droit inexpugnable d’ingérence mêlé de paternalisme étouffant. D’abord sous Tombalbaye, les forces néocoloniales françaises avaient traîné les pas dans le Borkou-Ennedi-Tibesti jusque dans les années 70, au prétexte que la jeune armée tchadienne n’était pas encore en mesure de contrôler cette vaste région. Mais comment se fait-il que des milliers de Tchadiens aient pu franchir la Méditerranée, après avoir neutralisé les troupes allemandes du célèbre général Rommel en tripolitaine, et aller libérer Paris occupée ? Qu’a-t-on fait de tous ces contingents après leur démobilisation ? Dans tous les cas, selon la logique bien connue de l’incapacité des anciens colonisés de se gérer eux-mêmes, le retrait des forces françaises du BET se suivra du début de la rébellion de cette région jusqu’à ce jour ;
  • Toujours sous Tombalbaye, les légionnaires français appelés couramment « les gobies » par le peuple, ont du combattre les troupes du FROLINAT dans les années 70, renforçant la propagande antioccidentale et antichrétienne du FROLINAT. Ainsi, cette intervention massive de la force néocoloniale dans les régions Nord du Tchad fédérera peu à peu les élites de cette zone et précisera davantage l’idéologie de la « géopolitique », un mélange de « nazisme » et d’apartheid local contre les Tchadiens du Sud. Désormais, la volonté de fracture nord-sud canalisera les évènements, malgré la chute fatale de Tombalbaye ;
  • Ensuite, suite à une décision « souveraine » du général Malloum rompant les accords de défense avec la métropole française, les légionnaires reviendront en force en prenant fait et cause pour le FROLINAT en général et les FAN de Hissène Habré particulièrement ;
  • Pendant ce temps, l’aliénation de ce qui pouvait rester de l’Indépendance octroyée le 11 août 1960 s’était caractérisée par les interventions massives des puissances arabes voisines du Nord et du Nord-Est derrière les fractions du FROLINAT, une autre forme de recolonisation qui ira croissant jusqu’à ce jour. Désormais, ces puissances hégémoniques concurrentes de la France ne lésineront pas sur les moyens diplomatiques, financiers et militaires, y compris le recours au mercenariat transfrontalier, pour tenter d’imposer aux Tchadiens par la force des régimes censés être à leur solde. La langue arabe, l’islamisation forcée et le déni de démocratie seront promus à travers des crises douloureuses dont les Tchadiens ont été et demeurent les pantins ;
  • Aujourd’hui, le Tchad vit une situation complexe résultante des dégâts cumulés de tous ces phénomènes de négation de son Indépendance octroyée, avec en plus une autre présence militaire internationale hybride chargée d’atténuer la disparition lente mais sûre de l’Etat dans la vaste zone du Nord-Est, en liaison avec la crise du Darfour soudanais ;
  • On n’aura guère évolué depuis trois décennies, puisque nous sommes encore réduits au jeu de recomposition des tendances politico-militaires sous couvert des rébellions et des ralliements : les tendances de 1978-1980 se remettent en place autour des mêmes leaders de l’époque ou de lieutenants appartenant à leur école de pensée. L’on sait par expérience que les ralliements des fractions rebelles sont provisoires, juste le temps de retrouver des forces et des appuis pour tenter un coup de force en temps opportun. Les chefs rebelles font tous ce calcul, après avoir fait subir de terribles souffrances aux populations par le fait de rébellion et les répressions enclenchées. Les milliers de morts civils et les dégâts et retards subis par le Tchad sont passés en pure perte et profits. Par ce que aucun des belligérants n’a encore été inculpé par la justice pénale internationale pour que cette pratique d’un autre âge cesse. Ainsi, depuis une trentaine d’années, le Tchad est le seul pays au monde où l’on peut déserter la force publique du moment, la combattre violemment avec des moyens et un soutien étranger et y revenir s’intégrer avec les avantages et privilèges de son goût et selon les enchères montées ! Ces tendances sont les pires obstacles à la république, à la démocratie et à la construction d’un Etat moderne où le droit ne se confond pas avec la force armée. Une fois de plus, la société tchadienne se trouve divisée entre ceux qui prennent les autres en otages par les armes et une majorité opprimée et discriminée qui doit attendre le siècle prochain pour espérer être enfin libérée de la peur ;
  • En dehors des indices politico-militaires, le Tchad connait une situation de déchirures sociales de plus en plus marquées : la violence s’est banalisée, après avoir été l’apanage des hommes en uniforme, elle est devenue domestique, pratiquée par toutes les tranches d’âges. Ecoles, marchés, lieux publics, domiciles privés sont tous des endroits où les violateurs de droits humains démontrent leurs forces et l’impunité ambiante chaque jour. Violer, torturer, kidnapper, insulter, manquer de respect envers autrui ou violer volontairement les règles publiques pour démonter sa force, sont devenus des phénomènes culturels domestiques, dans l’indifférence des élites surtout des partis politiques qui sont très absents sur le front social et économique. De même la tricherie, l’usurpation de titres et de fonctions consacrées, l’escroquerie et l’abus de confiance sont devenus des traits d’une nouvelle mentalité largement répandue et tolérée.
  • En 1960, il n’y avait pas tant de haines, de préjugés, de rejets latents entre les différentes composantes du peuple tchadien : aujourd’hui, des régions entières vivent une situation quasi-permanente de tensions sociales et intercommunautaires jamais égalées depuis l’époque précoloniale, et l’on voit mal comment elle sera résorbée sans sursauts populaires massifs : l’on aurait plutôt tendance à dire que les germes des prochains conflits et guerres fratricides sont déjà semés et n’attendent que des occasions d’exploser ! L’ethnicisme forcené, qui se confond avec la guerre des fractions armées ces dernières années, est une menace permanente pour l’existence du Tchad, dans la mesure où aucune composante sociologique n’acceptera d’être asservie par une autre composante.
  • En 1960, les élites politiques avaient encore de la mesure pour respecter les fondamentaux du pays (égalité, solidarité…) et être fiers de son « Indépendance » encadrée. Aujourd’hui, les élites font honte à la nation et à l’Histoire : elles sont responsables de la reproduction des schémas de partis uniques ou dominants hostiles à l’instauration d’une vraie démocratie et d’un Etat de droit. Elles sont promotrices de la corruption galopante, du refus du dialogue social et politique véritable (donc de la guerre, de la répression, des disparitions, de l’exil forcé et des crimes contre l’humanité), et du pillage en règle des ressources nationales.
  • Les mois de février et d’avril se sont inscrits comme de sinistres symboles : avril 1975, février 1979, avril 2006, février 2008, ainsi que d’autres mois (septembre 1963 et 1984, octobre 91…) démontrant que le Tchad n’est qu’un enclos habillé en Etat postcolonial où des troglodytes de l’époque de Toumaï tentent leurs métamorphoses pour devenir des gens du 21e siècle. 49 ans après l’Indépendance, la majorité des élites refuse encore la règle de l’alternance comme l’un des piliers de la république, qu’ils soient dans les partis politiques, la société civile ou dans les groupes armés, prolongeant ainsi à l’infini le calvaire des populations et la progression vers la somalisation inévitable. Au fond, la guerre et le désordre arrangent les affaires de certains cercles ! Les contenus sociaux sont anachroniques et répugnants, dans des contenants luxueux, appelés ailleurs des « éléphants blancs ». L’éducation et la santé sont en faillite de bases et de valeurs de références, à cause des pratiques discriminatoires et du gâchis des investissements publics, l’administration complètement gangrenée par le clientélisme, la médiocrité, la dé professionnalisation des carrières et l’infiltration d’agents peu ou mal formés.
  • La reconstitution des rébellions et des mêmes ingérences étrangères par Tchadiens armés interposés, de régime en régime, démontre une tendance de refus d’entrer dans la modernité et le progrès culturel, économique et social, en entretenant les mêmes recettes de prise en otage de la république et de ses valeurs universelles, pour perpétuer les tares et les anachronismes d’une génération quasi-apatride.
  • Même en cherchant des raisons d’être optimistes, l’on se perd dans la lecture de l’évolution du pays après 49 ans d’indépendance octroyée. On tourne en rond et à l’étourdissement. L’avenir s’annonce sombre quand le pays n’a pas encore pu se libérer des chaînes des néocolonialismes qui lient ses élites pour l’essentiel. Les acteurs de la Conférence Nationale de 1993 sont pour la plupart fatigués, désabusés par leurs propres turpitudes, limités par leur vision étriquée et restrictive de la société tchadienne, incapables de susciter un nouvel élan populaire, salutaire, rénovant, accrochés à leur survie personnelle, prisonniers de leurs clans et clientèles cupides, et surtout lâches ! La jeunesse est sans repères, elle a honte de ce passé historique violenté.
  • Tout porte à croire que le Tchad a plusieurs défis urgents à relever : (i) la décolonisation mentale de ses élites du Nord et du Sud vis-à-vis de tous les parrains extérieurs du chaos, (ii) l’établissement d’une voie consensuelle de concorde nationale, de développement et de justice sociale excluant l’héritage des partis uniques et des rébellions armées, (iii) la définition et la mise en place de nouvelles valeurs de gouvernance et de moralisation portées vers le progrès, ce qui ne sera possible qu’avec l’émergence d’une nouvelle élite affranchie des tares cumulées. Et pour cela, il faut accepter que ce soit dans de nouvelles douleurs et sacrifices que le Tchad Nouveau naîtra, mais il finira par naître quand même un jour !

Indépendance ? Que cela signifie-t-il ? Qu’en reste-t-il encore le 11 août 2009 ?

Enoch DJONDANG


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